
I2V Chapitre 8.1
L'hostel est accueillant. Tous les motards qui parcourent la fameuse panaméricaine, reliant Ushuaïa à l'Alaska, passent par là. Vous y rencontrez des personnages hauts en couleur, comme Il Viejo, un homme dont il est difficile d'estimer l'âge, qui relie Buenos Aires à Ushuaïa en petite moto de 50 cm³. Pour lui, c'est une toute autre aventure à deux roues que la vôtre. Il n'est pas gêné par le vent, mais à cette vitesse, il a besoin de s'arrêter souvent et doit avoir des jerricans pour la plupart des étapes s'il ne veut pas rester en rade au bord de la route.
Il ne possède pas beaucoup d'argent. Il réalise son rêve. Il demande des pièces, ici et là, pour poursuivre son voyage. Vous lui donnez quelques pièces en échange de renseignements sur la route. Vous n'en avez pas vraiment besoin, de ces renseignements, mais c'est une façon polie de lui donner un peu d'argent sans lui donner l'impression de faire la manche.
Durant le repas, d'autres motards se joignent à une grande table ronde, et les discussions vont bon train. Vous comprenez que ce week-end, le club de moto d'Ushuaïa invite tous les motards d'Amérique du Sud à se retrouver au point le plus au sud du continent. Vous promettez d'y passer dire bonjour.
L'hostel est situé en bord d'océan, et de votre fenêtre, vous voyez les vagues caresser la plage. Vous êtes très intéressé par l'étude de ces motards, si loin de chez vous. On parle beaucoup des Malouines, ce jour très particulier où l'Argentine a défié la grande Angleterre. Le lieu propose d'ailleurs des bières artisanales qui portent le nom de l'une ou l'autre des batailles des Malouines.
À force de curiosité, le patron de l'hostel vous interrompt :
— Nous avons une règle quand nous nous rencontrons entre motards ici : ne jamais parler de politique. Ça finit toujours mal. Vous retirez donc certaines questions de votre bouche afin de respecter leurs traditions.
— Lève-toi, je souhaite te donner ton certificat. Vous vous levez sans véritablement comprendre ; deux motards sortent une sorte de ukulélé pour jouer un petit morceau très solennel, tandis que le patron vous tend un certificat qui témoigne que vous êtes arrivé au point le plus au sud du continent.
Les autres motards se lèvent. L'homme vous tend un papier et prononce quelques mots. Vous ne comprenez pas tout, mais l'essentiel, c'est que vous faites maintenant partie de la famille. Vous êtes ému. Pour un motard solitaire, cet esprit de partage vous met dans tous vos états. Cela fait si longtemps maintenant que vous voyagez seul.
Vous offrez une tournée aux gens qui vous applaudissent. Vous finirez la soirée entre chansons, bières et camaraderie, le tout accompagné d'une parilla de saucissons qui enchantent vos papilles.
Vous vous réveillez le matin, vous êtes seul. Tout le monde a déjà repris la route. Il n'est pourtant que neuf heures du matin. Vous chargez votre moto. Vous partagez une accolade avec le patron. Vous lui promettez de repasser au retour, puisque c'est la même route qui vous emmènera vers le nord.
Il reste environ 150 kilomètres jusqu'à Ushuaïa. Vous quittez rapidement le bord de l'océan pour vous enfoncer dans les terres. Vous passez par le col Garibaldi, un petit col pas très haut qui vous permet de plonger ensuite sur la ville d'Ushuaïa, une sorte de but intermédiaire, le premier, de votre voyage.
Vous avez pris le temps de réserver une petite cabane pour quelques jours. Après un voyage fait d'étapes d'une nuit à chaque fois, il est temps de prendre un peu de temps pour vous reposer, de vous mettre à jour avec vos textes et vos vidéos.
Avant d'en prendre les clés, vous faites un tour de la ville, passant par les deux points mythiques de la panaméricaine : le portail d'entrée de la ville et le point le plus au sud, habillé du nom d'Ushuaïa en lettres géantes, qui est le lieu idéal pour immortaliser ce moment très particulier.
La ville est grande, plus que vous ne l'imaginiez. Elle se compose d'une première partie très industrielle, avec des cabanes pour loger les travailleurs. C'est dans cette partie que vous avez trouvé votre location. Puis vient la ville touristique, une sorte de havre de pêche où les petits bateaux côtoient les transporteurs de conteneurs. Il y a des dizaines de restaurants qui attirent les touristes, et vous y croisez d'ailleurs une multitude de gens en sac à dos et chaussures de marche qui défient les sommets entourant la ville pour des randonnées dans des décors nordiques majestueux.
Vous, vous êtes un motard. Vous laissez la marche à ceux qui aiment cela.
Le samedi soir, après avoir pris vos quartiers et allégé votre moto, vous décidez de vous rendre à cette fameuse rencontre de motards. Vous défilez avec le groupe d'environ 500 motards dans les rues de la ville avant de vous retrouver dans une halle polyvalente où les grillades et la bière coulent à flots. Vous y retrouvez Il Viejo. Vous partagez un moment avec le groupe avant de rentrer.
Ici, il y a trop de motards, trop de gens, trop d'ego. Vous comprenez rapidement que les Sud-Américains font de cette destination une sorte de pèlerinage. Il n'y a rien d'étonnant à prendre sa moto pour parcourir le continent. Le fait que vous ayez fait l'Afrique ne surprend personne. Ils ne comprennent pas ce que signifie réellement faire la côte ouest de l'Afrique. Pour eux, c'est comme la panaméricaine, mais sur un autre continent.
Vous gardez votre expérience pour vous, puisqu'elle ne semble intéresser personne, puis vous rentrez dans votre petite maison. Le soleil se couche à l'horizon, sur Ushuaïa.
Vous prenez conscience que vous avez atteint un but, quelque chose, mais ce voyage argentin vous semble très loin de l'aventure africaine. Vous vous demandez si vous êtes à la fin de quelque chose, ou si cette destination serait plutôt le début de quelque chose d'autre.
Vous vous endormez plein de rêves.

