
Chapitre 10.2
- Marcel, auparavant ! -
Marcel doit passer par la porte de derrière, une sorte de planche en bois bien dissimulée qui n’est pas évidente pour le client. Cachée dans une petite maison de bois attenante au restaurant, elle lui permet d’arriver directement en cuisine. Lui, et d’autres, bien entendu. Dans ce restaurant, Jipé avait neuf employés déclarés et trois gamins à tout faire, comme il les appelait. Il s’agissait surtout de blanchir le linge de l’hôtel et d’exercer en tant que commis de cuisine. Les horaires étaient époustouflants et mal répartis dans la journée, de sorte à ne pas être présent durant le service, car c’est à ce moment-là qu’il pouvait être vu, et Jipé n’y tenait pas. Marcel non plus, d’ailleurs.
Il avait appris à se camoufler dans la société depuis son arrivée en Europe. Se camoufler, ce n’est pas se cacher, mais c’est exister en étant invisible, ou plutôt inodore. Les gens le voyaient. Ils connaissaient son nom, ils le voyaient errer dans la station. Tout le monde savait que Marcel était le “petit Noir” qui exécutait différents travaux dans la station. Pas plus. Il donnait des coups de main chaque fois qu’il le pouvait. Il était poli, amical et exagérait son accent africain pour attirer un peu de pitié et de condescendance. Il faisait des jardins, de la vaisselle parfois, et il faisait les courses pour quelques personnes âgées de la commune. Toujours serviable, il remerciait le ciel de lui avoir donné cet air juvénile que ses dix-sept ans l’aidaient à conserver.
Au restaurant, il s’occupait surtout de faire la vaisselle et de ranger les plats. Il intervenait lors de la mise en place le matin, dans l’après-midi pour le service de midi, et tard le soir pour le service du soir. Trois fois quatre heures. Il était payé quinze francs de l’heure, mais Jipé, bien que le payant sans le déclarer, avait toujours des retenues pour des taxes qu’il ne connaissait pas. Au final, il recevait 100 CHF par jour, sept jours par semaine. S’il ne cassait rien, sinon, forcément, c’était déduit de son salaire. Quand tu n’as pas de papiers, tu acceptes ce qui t’est proposé sans trop regarder. Son parrain lui avait conseillé de faire profil bas et de multiplier les petits boulots pour avoir toujours un revenu qui lui permette de manger et de boire. Marcel s’y était retrouvé en rabotant un peu ses heures de travail, passant environ 3 h 30 à chaque fois plutôt que les quatre exigées.
Sa responsable, Anna, une Française qui avait gravi les échelons au sein du restaurant depuis trois ans, le couvrait en échange de quelques heures de baby-sitting gratuites quand elle en avait besoin. Marcel, encore une fois, y trouvait son compte, cela faisait du bien de regarder la télé au chaud de temps en temps. Sinon, il dormait sur la terrasse du restaurant lorsqu’il finissait son travail et que tout le monde était parti. Il avait bien acheté une couverture de laine, mais les nuits d’hiver étaient difficiles. Comme il était toujours le premier au restaurant et le dernier à partir, cela lui permettait de camoufler ses habitudes en rangeant tout pour que personne ne puisse être témoin de son manège.
Un jour, alors qu’il travaillait à la cave, il avait remarqué que bien que la porte de secours fût fermée à clé, Jipé avait mis un double dans un petit boîtier rouge qu’il suffisait de casser en cas de problème, le boîtier étant protégé par une petite vitre en verre. Personne ne venait dans ce coin, alors un soir, il a cassé la vitre, s’est emparé de la clé et est allé rapidement à Sion pour en faire un double avant de tout remettre en ordre. Le lendemain, il a expliqué à Anna qu’il avait malencontreusement cassé la vitre avec le manche de sa serpillière, et Anna s’est emparée de la clé et a fait réparer le tout le jour suivant.
Marcel disposait donc d’une clé qui lui permettait, en cas de grand froid, de s’abriter dans un lieu frais, mais pas à température extérieure. Ces horaires cassés lui permettaient, dans les intervalles, de s’occuper de la vente de produits illicites ou d’arrondir ses fins de mois en aidant les habitants de la région. Ce soir, Anna est sur les nerfs. Elle fume une cigarette à la fin de son service. Marcel lui demande :
— Ça ne va pas ?
— Non, on a retrouvé les blaireaux.
Jipé possédait dans le jardin de son restaurant un parc qui accueillait des blaireaux, un animal qu’on trouve dans les Alpes et qui fait penser à l’agouti de son pays. Il en possédait huit il y a deux semaines, avant qu’ils ne disparaissent sans qu’on sache ni pourquoi ni comment. D’autant plus qu’avec les températures extérieures, ils étaient censés hiberner.
— Génial… c’est une bonne nouvelle, non ?
— Non.
Anna écrase sa cigarette au sol avant d’en rallumer immédiatement une nouvelle.
— On les a retrouvés dépecés dans les lits des clients alors qu’ils dormaient.
Marcel éclate de rire.
— Mais non !
— Si. Ils avaient été complètement vidés, le salaud qui a fait ça leur a laissé que la fourrure avec la tête et les pattes. Certains clients jurent qu’ils sont apparus alors qu’ils dormaient, mais on pense qu’un petit malin s’est amusé à les mettre là une nuit, on ne sait pas comment il a pu rentrer.
Marcel sourit. Il trouve la scène cocasse, mais efface d’un coup son sourire :
— Non, pardon, tu as raison, c’est horrible.
Un ange passe.
— Jipé en a même trouvé un cloué sur la porte de sa maison. On ne sait pas ce que le petit malin a fait de l’intérieur des bêtes.
— Ce n’est pas cool, en effet. Mais ce n’est pas de votre faute !
— J’ai passé la journée au téléphone avec le service d’hygiène qui veut venir contrôler le bâtiment de fond en comble et la presse. Mon Dieu, la presse est au courant et s’acharne contre nous depuis l’histoire des affiches, c’est impossible à vivre, j’en peux plus.
Elle prend sa tête dans ses mains et pleure, visiblement de rage et de colère.
Marcel note qu’elle n’évoque pas les photos sur les réseaux sociaux.
— Je n’en peux plus, Marcel, je ne sais pas quoi faire. Déjà que Jipé n’est pas facile à vivre, là ça dépasse tout, alors qu’il a été si gentil avec moi.
Marcel pose une main réconfortante sur l’épaule d’Anna.
— Je suis bien décidée à l’aider. Sans ce boulot… sans ce boulot !
Marcel la réconforte encore un peu avant de s’éloigner.
Profil bas.
Il a appris.
Marcel finit de nettoyer le restaurant. Il profite d’une bonne nuit de sommeil. Avant de s’endormir, il écrit juste un message Telegram.
Quelques jours plus tard, il est invité par un des employés du restaurant à venir prendre l’apéro dans un bar de la place du village. Marcel accepte, particulièrement parce qu’il aimerait sentir le pouls d’une populace en proie à un feuilleton d’été concernant son employeur.
Il y a du monde autour de la table. Les discussions vont bon train.
— Tout le monde en parle pourtant.
Le client tente d’en savoir plus, mais Marcel ne sait rien. Il en a entendu parler, c’est sûr, mais il ne veut pas de problèmes, il refuse d’entrer dans le débat.

