
I2V Chapitre 8.2
- Marcel, auparavant ! -
Marcel n’est pas très fier.
Il aurait dû voir arriver le coup, mais hélas, il est parfois bien trop jeune pour supporter la pression du monde économique.
Il trouvait ce restaurant sympathique, même si le patron était un type très particulier.
Il s’approche, comme souvent le matin, de l’hôtel-restaurant d’Anzère, mais il y a des voitures de police sur le parking. Un des policiers est en train de parler avec le patron, dont la voix crie plus souvent qu’elle ne parle.
Jipé est sur les nerfs.
— Et comment je vais faire ? Vous croyez que j’ai une somme quelconque cachée dans un petit bas de laine, comme les vieux ?
Le policier a une main sur la crosse de son pistolet, toujours dans son holster, tandis que l’autre main est levée entre son corps et Jipé pour lui signifier de ne pas avancer.
De son côté, la policière est en train de tendre des rubans jaunes épais : « Ne pas franchir, sur ordre de police ».
Marcel est resté debout à l’entrée du parking. Il est figé, il n’entend pas bien les discussions, mais il comprend, à la réaction des protagonistes, que l’hôtel-restaurant est en train d’être mis sous scellés par les policiers et qu’il vient tout simplement de perdre son emploi.
Une petite voiture utilitaire entre sur le parking en trombe. En sort un cameraman qui filme la scène tandis que le passager, armé d’un micro, harcèle Jipé en lui posant des questions.
Celui qu’on appelle Jipé est en pleine représentation. Il vacille entre les cris du désespoir et une langoureuse pleurnicherie sur sa propre condition.
Marcel a repris sa marche depuis l’arrivée de la voiture. Il s’avance vers Jipé, mais il est encore à plus de quarante mètres quand le patron le voit. Entre deux gémissements, il lui fait signe de la main de passer son chemin, de ne pas intervenir. Marcel ne comprend pas pourquoi, il ne comprend pas ses gestes, il continue d’avancer. On ne va pas lui enlever son travail comme ça, si ?
— Qu’est-ce que tu veux, gamin ? lance le policier.
Marcel tend son doigt vers la porte :
— Il y a eu un crime là-dedans ?
Le policier sourit.
— Un crime ? Non ! Rien de si grave, mais de gros manquements à la loi, ça oui. Tu liras le tout dans la presse, n’est-ce pas ?
Le journaliste profite de l’invitation pour recommencer ses questions.
— Vous avez falsifié les contrôles d’hygiène ? C’est bien cela ? Monsieur Jipé, s’il vous plaît, avez-vous un commentaire à faire ?
Jipé se met dos au mur de son restaurant. Il secoue la tête.
— Casse-toi, gamin, il n’y a rien à voir…
Jipé tourne ses yeux vers ses pieds pour ne pas se trahir, ne pas avoir à regarder Marcel dans les yeux.
— Mais alors, je n’ai plus de travail, c’est ça ? demande Marcel timidement.
— Tu n’en as jamais eu, arrête de dire des imbécillités, répond Jipé.
Le policier s’approche de Marcel.
— Vous vous connaissez ?
— Non, jamais vu, déclare Jipé.
— Oui, c’est mon patron, déclare en même temps Marcel.
Le policier note quelque chose dans son carnet tandis qu’il demande à son collègue de vérifier sur la liste.
L’adjoint confirme :
— Non, il n’est pas sur la liste des employés.
— Eh non, puisque je vous dis que je ne le connais pas.
Marcel s’éloigne déjà.
Un des policiers tente de lui demander son nom, mais Marcel est déjà loin, et avec le patron qui s’énerve avec agressivité, il préfère rester là, au cas où.
Marcel se cache dans les arbres, sur un petit chemin qui dessert les alpages en face du parking. De sa position, il n’entend pas grand-chose, mais il voit. Il voit la mise en scène de Jipé qui s’agite, faisant de grands gestes avec parfois des notes de voix plus hautes que les autres. Il voit le journaliste le harceler sans jamais dépasser la limite de ce qui est autorisé.
Soudain, une autre voiture de police arrive sur le parking. Les voix s’échauffent encore tandis que Jipé saute sur l’un des policiers, menaçant. Marcel voit l’un des policiers se saisir de menottes. Il les passe aux poignets de Jipé qui se débat, avant d’abandonner. Le ton est familier. Un des policiers l’emmène jusqu’à la voiture et le fait entrer sur le siège arrière, guidant de sa main droite la tête de Jipé pour qu’il ne se cogne pas.
Marcel jubile.
La seconde voiture de police poursuit la pose de ses rubans tandis que le silence revient sur la place.
Marcel se saisit de son téléphone et envoie un message sur Telegram.
Il attend encore que toutes les personnes présentes se retirent. La dernière voiture qui quitte le parking, c’est le journaliste, qui profite de prendre quelques photos de la pose des scellés.
Marcel sort de sa cachette. Il fait quelques mètres pour se rendre à l’arrêt de bus en face de l’église. Le bus arrive, il salue le chauffeur. Il s’assoit plus loin, derrière, et sourit.
Marcel descend à Sion. Il a rendez-vous avec des partenaires commerciaux. Ce n’est pas qu’il aime faire du trafic de drogue, mais hélas il n’a pas trouvé d’autres jobs depuis la fermeture du restaurant d’Anzère.
- Fin de la partie 1 : En direction de la Terre de Feu -

