Quelque part en Toscane

Quelque part en Toscane

Mercredi, Février 25, 2026 [ROMAN]

IA2V : introduction

Marcel est excité. Cela fait maintenant plus d’un an et demi qu’il ne l’a pas revu. Cette rencontre qui allait changer sa vie, qui allait lui donner le courage nécessaire pour se décider à, enfin, affronter la vie. Depuis son départ de Coya en Guinée, Marcel a échangé sa vie paisible de petit homme de couleur harcelé par la malaria à ce jeune aventurier qui allait défier les autorités, les forces de la nature, les mers et les déserts, pour vivre son rêve.

Arriver jusqu’à Montepulciano ne fut pas une mince affaire. Il a beaucoup marché. Il a affronté les Alpes, à la manière d’Hannibal, mais sans les éléphants. Comme convenu, il a évité tous les endroits qui nécessitaient de présenter une pièce d’identité. Le passage de la Suisse à l’Italie a été assez chaud. Il a trouvé sur la route du Simplon une camionnette italienne qui l’a pris sans lui poser de questions, simplement apitoyé par sa tenue qui ne permettait pas au jeune homme de résister au froid. Marcel ne parle malheureusement que français. Il se dit qu’il faudrait vraiment qu’il se mette à étudier une autre langue, au moins l’anglais, mais il n’a pas le temps, ni les moyens. Son téléphone date de Mathusalem, il a une carte SIM qu’il a volée lorsqu’il était en Valais et heureusement, personne n’a bloqué ce compte. Comme s’il l’avait volée à quelqu’un qui ne l’utilisait pas. Il a surtout besoin de l’application Télégram pour garder le contact avec lui, c’est tout ce qui importe. Facebook de temps en temps pour donner des nouvelles à sa famille, et en particulier à sa bien-aimée, celle qu’il épousera lorsqu’il reviendra au pays.

Marcel sort de la Fiat qui l’a amené jusque-là. Il sort de la voiture, passe la bretelle de son sac à dos qui contient l’entier de sa vie. Il contrôle dans la vitre du restaurant que sa tenue est ordonnée, il passe une main dans ses cheveux, il ôte ses lunettes de soleil.

Il pose sa main sur la porte.

Il n’a plus qu’à pousser.

Alors, tout sera terminé, la vie d’avant, les douleurs, la peur, la mort qui le poursuit abandonneront leur chasse. Il va pouvoir renaître et tout recommencer.

Enfin, pour être plus précis, il pourra enfin “commencer”.

Depuis octobre de l’année dernière, tout a été bousculé et l’a poussé jusque dans ses moindres retranchements, mais cela en valait la peine.

Il pousse la porte.

Il a failli mourir tant de fois. Il n’est pas fier de tout, pas vraiment, mais c’était le prix à payer. Les gens pensent que ce n’est pas bien de tuer, que c’est “injuste”, mais ils ne pensent pas “juste”. Ils croient que si on ne fait rien à son prochain, alors il reste vivant. Ils croient que tuer est un verbe d’action, mais cela n’est valable qu’ici en Europe. Ce n’est pas comme ça dans le monde. Les Français sont venus en Afrique, ils ont colonisé le pays, pillé les ressources, offert les hommes de là-bas à la mort. Ils n’ont rien fait pour sauver sa famille, son peuple. Tuer n’est pas un verbe d’action, mais d’inaction. Le verbe d’action, c’est “vivre”. Deux enfants sur trois n’atteignent pas leurs 5 ans en Guinée et ce n’est pas parce qu’on leur fait du mal. Non, c’est parce qu’on ne fait rien. Ils meurent de mal de ventre. Point.

Marcel a une pensée pour ses deux frères morts trop tôt. Il essuie une larme puis habille son visage de son plus beau sourire.

Il est là. Il a tenu parole. Il est venu au rendez-vous !

L’homme assis à une table le reconnaît tout de suite, il se lève pour s’empresser d’aller vers lui. Il le serre dans ses bras.

— Tu l’as fait, mon Dieu, j’y crois pas, tu l’as fait Marcel.

Marcel ne peut retenir ses larmes. Il pleure dans l’épaule de celui à qui il doit tout.

Il remarque le petit carnet sur la table. Il pleure de plus belle.

— Tu as tenu ta promesse !

— Oui, toi aussi je vois !

Et ils continuent de verser des larmes de bonheur, chacun sur l’épaule de l’autre.

Pas de commentaire encore
Recherche