
Chapitre 12.1
Vous roulez sans regarder en arrière, avalant les kilomètres. Le décor, bien que magnifique, ne change presque jamais. Vous avez un panorama tous les 400 kilomètres. C’est beau, mais même une randonnée dans les Alpes vous offre plus de diversité visuelle.
À peine avez-vous vu le glacier de Perito Moreno que vous décidez de quitter la Ruta 40 pour emprunter la Carretera Austral du Chili. La route est réputée mauvaise, avec beaucoup de ripio, ces cailloux concassés. Depuis les 73 maudits, vous vous dites que si l’on en a fait tout un foin pour si peu, alors les légendes moins connues de la route chilienne devraient vous convenir. Au moins, vous changerez de décor.
En plus, vous ne devriez pas le dire trop fort, mais ces Argentins vous courent sur le système. D’abord très heureux de voir toute l’italianité de leur comportement, vous avez vite constaté que beaucoup sont plus « napolitains » qu’Italiens. Ils essaient toujours d’en avoir un peu plus : ils créent une taxe si vous payez par carte, augmentent certains prix au gré de votre accent, ajoutent une autre taxe si vous payez en cash, et demandent de payer pour des services inclus.
Après tous les pays déjà traversés, vous voyez bien le jeu de tous ces arnaqueurs du dimanche. Vous ne vous y laissez pas prendre, mais négocier tout le temps vous fatigue. Cela demande de la concentration. Vous ne cherchiez pas ces rapports conflictuels en venant ici, même si ce n’est qu’un jeu. Vous étiez en quête de sincérité et d’authenticité. Et les Argentins ne vous l’offrent pas.
À voir si le Chili sera plus accueillant ? Vous vous souvenez d’un pays africain qui vous a marqué, au point que vous souhaitez y retourner un jour. Il s’agit de l’Angola et de son passé communiste. Vous qui vous considérez plutôt à droite, cela vous a choqué. Vous étiez intellectuellement préparé à ne pas trouver de plaisir dans des rêveries communistes et pourtant, l’Angola vous a enchanté, sans comprendre réellement pourquoi !
Le Chili, au passé similaire, vous offrira peut-être des sensations proches de celles vécues dans l’ancienne colonie portugaise ? Vous ferez l’impasse sur Bariloche ou Mendoza en Argentine. C’est inexplicable, mais vous n’en pouvez plus de cette Argentine que vous aurez visitée presque deux mois.
Vous pivotez vers l’ouest, direction l’autre côté des Andes. La route longe le lac Buenos Aires, passant par la petite ville portuaire de Chile Chico, votre premier contact avec le Chili. Enfin… pas tout à fait, car ce premier contact aura lieu à la douane, juste avant la petite ville.
Si le passage côté argentin se déroule sans souci, au Chili, c’est une autre histoire. Les douaniers semblent obnubilés par l’importation illégale de produits frais, tels que viande, poulet ou miel. C’est donc une fouille complète de votre moto et de vos sacs qui vous prend presque deux heures, pour la première fois de ce long voyage. Vous aviez toujours réussi à vous débiner lors de ce genre de fouille, mais pas au Chili ! Au Chili, c’est sérieux !
Finalement, en tant que voyageur, c’est vous qui définissez le temps. Même deux heures à la douane, c’est une expérience, des échanges avec les douaniers, une compréhension de la culture du pays dans lequel vous entrez. Vous ressentez l’agacement causé par votre éducation européenne, tout en prenant conscience que ce n’est rien de grave. Les douaniers font leur boulot. Et ce boulot, s’il est fait sérieusement, nécessite du temps, un temps que vous possédez et que vous leur offrez volontiers.
Il est encore tôt dans l’après-midi lorsque vous poursuivez à travers Chile Chico, qui vous plaît esthétiquement. C’est une petite cité portuaire très mignonne. On y sent une certaine modernité avec des bancomats, des restaurants où l’on peut payer par carte.
L’Argentine semble si loin tout d’un coup.
Au contraire, cependant, dès la fin de la ville, le bitume s’arrête pour de bon. Vous le retrouverez dans six cents kilomètres. C’est inattendu. Vous saviez que la route serait mauvaise, mais de là à ne pas exister, vous n’y aviez pas pensé.
Le ripio est toutefois bien solide et comprimé, au point que c’est du off-road selon la définition pure et dure, mais il est aisé de rouler sur ce revêtement qui ne demande pas tant de concentration. La route qui longe la rive sud du lac, un peu surélevée, vous offre des vues magnifiques. Le faire depuis une piste de gravier rend le tout aventureux.
Dans ces moments-là, vous ressentez une bonne dose de bonheur. Les kilomètres défilent et vous avez loué un petit camping sur la rive ouest du lac, une rive qui offre des grottes avec une illusion de marbre que l’on peut visiter en barque. Vous pensez dormir dans votre hamac, mais c’est une tiny house en triangle qu’on vous propose pour le même prix. Vous décidez d’y passer deux nuits.
Alors que vous vous installez dans votre nouveau logement, une voix résonne derrière vous :
— Alors, tu dis, t’as trouvé de quoi becter une fondue dans le coin ou quoi ?
Quel fort accent valaisan ! Le jeune homme qui vous parle est un Genevois qui exagère l’accent valaisan dont il a vu le drapeau sur la sacoche principale de votre moto. Il est au guidon d’une petite moto de trial avec plaque chilienne, mais il est Genevois. Il est au début de son aventure, qui consiste à traverser et découvrir la Patagonie avec une moto qu’il a achetée à Santiago.
Vous partagez le repas du soir ensemble. C’est un mécanicien fan de moto qui vous parle de tout ce que vous ne connaissez pas. En l’écoutant, vous mesurez cette naïveté et cet enthousiasme qui vous ont tous happés lors des débuts d’une aventure. Ce Davide de Genève vous rappelle votre propre enthousiasme, il y a un an, quand vous nagiez dans ce miasme de colère, d’inquiétude et d’excitation.
Vous avez fait du chemin depuis. Vous prenez conscience que, sans devenir blasé, vous avez toutefois acquis suffisamment d’expérience pour ne plus vous étonner tout le temps, surtout en passant de l’Afrique à ce nouveau continent, où vous êtes souvent dans la comparaison. Il est essentiel de vivre votre aventure à fond sans vous laisser prendre par une certaine routine.
Davide est là pour vous le rappeler. Au matin, c’est après une accolade que vous le regardez partir vers le sud dans votre rétroviseur, tandis que vous prenez la direction du nord.
Il commence à pleuvoir !

