
Chapitre 11.1
Vous quittez El Calafate pour vous enfoncer une fois encore dans un mélange de pampa et de désert. La route est agréable ; il y a moins de vent que sur la ruta 3, le long de l’océan. Vous restez néanmoins très concentré, car il y a une multitude de nids-de-poule, parfois profonds. Vous redoutez de percer ou, pire, de voiler la jante de Lily.
Finalement, vous n’êtes pas très préparé pour ce morceau mythique : vous avez juste une petite bouteille d’eau et c’est tout. Vous vous arrêtez dans un village, non loin du début de la piste, pour faire le plein. Comme c'est souvent le cas en Argentine, les stations-service sont rares. Vous faites le plein. L’homme n’accepte que le cash. Ses pompes à essence sont couvertes d’autocollants de voyageurs.
Le décor est magnifique. Cette pampa argentine est très particulière. Vous croisez quelques lamas, des chevaux et des chèvres. Puis, ce fameux panneau : fin de l’asphalte. C’est parti ! 73 kilomètres ! Vous y entrez sans même vous arrêter ; vous agirez sur la pression des pneus en cas de nécessité. Finalement, 73 kilomètres à 30 kilomètres/heure, ça ne prendra que deux heures et demie.
Le gravier est épais, parfois si dense que vos roues s’enfoncent. Il faut garder une certaine vitesse et appréhender visuellement les passages les plus denses, afin de vous mettre debout sur vos cale-pieds et alléger l’arrière de votre moto. Vous sentez de temps en temps le cul de Lily danser la rumba derrière vous. Elle se sent dans son élément. Vous restez concentré.
Après environ 30 kilomètres, ce n’est plus une piste bien tassée, mais une sorte de mer de gravier. Il faut réunir tous vos talents d’équilibriste pour tenir debout et ne pas tomber. Vous passez une grande partie de la piste debout sur la moto ; c’est quand même plus facile. Il suffit d’avancer. Ça va bien finir par se terminer.
Aux deux tiers de la piste, vous faites un arrêt pour reposer les muscles de vos doigts et vos cuisses. Vous prenez des photos de cette région magique, de cette Patagonie d’exception, avant de reprendre la piste. Comme en Afrique, vous avez commencé à 20 km/h, puis c’est comme si les muscles de votre corps apprenaient à gérer les détails, les petits accords d’équilibre si discrets que vous ne les sentez presque pas. Vous finissez la piste à 80 km/h.
Au loin, l’asphalte ! Vous n’avez pas eu besoin de baisser la pression des pneus. C’est passé, comme de rien, facilement. Une fois encore, les touristes en quête d’aventure ont exagéré le trait pour dire à quel point leur road-trip était incroyable. Vous vous en doutiez.
Malheureusement, aujourd’hui, dès que vous parlez avec des motards plutôt qu’avec des locaux, le concours d’ego prend tellement de place que les gens ne vous parlent plus de vérités ; ils essaient de vous convaincre de la difficulté de ce qu’ils ont vécu, pour vous dresser une image héroïque de leur conduite. C’est ainsi ! Qu’ils aillent au Nigeria ou au Cameroun, ça les calmera ! Vous riez dans votre casque. Forcément, eux y croient, au moins un peu. Mais vous avez besoin de faits, pas d’émotions, quand vous préparez l’itinéraire.
Vous avez trouvé un camping pas cher à Gobernador Gregores. C’est une ville de travailleurs ; peu de gens s’arrêtent dans cette destination, mais c’est agréable de retourner dans votre hamac. Les températures ont augmenté. C’est l’occasion de revenir à l’essentiel.
Le lendemain, vous continuez la route vers le nord. La route est “en construction”, comprenez par là que tous les 5 kilomètres de bitume explosé, il y a une piste de 1 kilomètre en gravier. Pour éviter les trous, les motards ont pris l’habitude de créer un sillon sur les côtés. Vous voguez de droite et de gauche, louvoyant entre les camions.
Un motard est arrêté sur la route ; il vient du sens opposé au vôtre. Vous vous arrêtez à sa hauteur.
— Je viens de Houston, j’ai fait les 73 maudits hier et je crois que j’ai perdu mon passeport sur la piste. Tu n’as rien vu ? Je voulais aller au Chili, mais sans passeport, impossible. Donc, je fais la route en sens inverse.
Vous auriez bien voulu l’aider, mais c’est à deux jours de route maintenant, et le courage vous manque.
— Bonne chance, camarade. Je croise les doigts pour toi !
En soirée, vous arrivez dans un petit village proche du glacier de Perito Moreno. L’hôtel est neuf. Vous l’avez choisi pour son prix, mais aussi pour son restaurant directement sur place. La jeune femme qui vous accueille est toute fraîche, avec un sourire empli de bonheur ; elle parle beaucoup et agite ses mains. Vous comprenez qu’elle vient d’ouvrir. Enfin, pour être exact, l’inauguration aura lieu ce soir. Elle est pâtissière de formation, mais avec son mari et ses parents, elle a repris ce lieu dans l’idée de le sublimer. Bien entendu, vous êtes invité à l’inauguration.
Elle s’occupe de vous très brièvement, car elle a encore énormément de travail pour ce soir. Elle doit avoir à peine 25 ans, quelle énergie ! Vous prenez possession de la chambre, prenez une douche, puis passez quelques minutes à vérifier la vie à l’autre bout du monde sur votre téléphone.
Vers 20 heures, vous vous présentez à l’inauguration du lieu. Une centaine de personnes ont fait le déplacement, ainsi que la presse locale. Elles sont toutes réunis à l’extérieur, devant la porte. Des notables font des discours, un verre à la main. Puis vient le moment de couper le cordon. La jeune femme, Camila, s’est habillée pour l’occasion. Elle est rouge de bonheur. Elle saisit la paire de ciseaux qu’on lui tend et, très solennellement, découpe le velours pour offrir aux yeux des spectateurs l’intérieur de son établissement que tout le monde découvre enfin. Les employés enlèvent les papiers qu’ils avaient collés aux vitres du rez-de-chaussée pour en maintenir le secret, et j’entre, avec le public, dans un espace aménagé avec goût et sobriété.
Camila vous présente ses parents, son mari, son fils, ses amis. Elle a passé la journée à préparer des gâteaux dignes du meilleur pâtissier. Elle vous tend une bière, vous propose de vous servir de mets sucrés et s’en va s’occuper de tous ses invités.
C’est très particulier de vivre un moment comme celui-ci, un moment qui ne vous appartient pas, dans lequel vous espérez être dans le ton, sans connaître toutefois les coutumes du lieu. Vous passez une heure à discuter avec la famille de Camila, entre autres sa grand-mère, plutôt âgée, qui, de par sa maturité, ne possède pas sa langue dans sa poche. Elle vous offre une avalanche de franchise et d’anecdotes très rigolotes.
Vous vous exfiltrez discrètement. Il y a un autre restaurant, un pub, pas loin. Vous n’êtes pas très sucré. Vous profitez du bar pour manger un peu avant d’aller au lit.
Avant de vous coucher, vous passez une nouvelle fois près de Camila, qui est en train de discuter avec sa famille. Vous la remerciez et lui souhaitez plein succès dans le défi professionnel qu’elle démarre. Vous êtes bien conscient que c’est un moment important pour elle et sa famille.
Vous profitez d’une nuit réparatrice.
Le matin, tout le monde dort encore quand vous souhaitez partir. Pour ne heurter personne, vous décidez de vous faire un café sur le pas de la porte, afin de voir si quelqu’un passe pour vous libérer de votre clé. Au pire, vous laisserez le tout dans la chambre. Comme la fête a dû être belle… et tardive !
Vous vous apprêtez à partir quand Camila vient vous saluer, les yeux rougis. Vous comprenez immédiatement que quelque chose de grave s’est passé.
— Oh mon Dieu, la fête s’est arrêtée très rapidement ; ma grand-mère a fait un AVC vers minuit. J’ai passé la nuit à l’hôpital. Nous avons dû fermer l’établissement pour les prochains jours.
Elle vous prend dans ses bras. Elle pleure sur votre épaule.
Vous lui donnez tout le réconfort dont vous êtes capable avant de réitérer encore vos vœux pour le succès. Comme un cow-boy solitaire, vous reprenez la route en laissant ces malheurs derrière vous. C’est dur à accepter, mais ils ne vous appartiennent pas. Quelle horreur de partir dans la vie entrepreneuriale avec un tel événement. Vous restez néanmoins convaincu qu’elle va se relever. C’est une battante, cette petite femme.
Vous êtes ému. Un AVC, comme celui de Charlotte, celui qui a participé à provoquer votre départ de la maison il y a plus d’un an.

