
IA2V - Chapitre 3.2
- Marcel, auparavant -
C'est un jour important : un souper avec Madame Marilou. C'est inespéré pour un gars comme lui. Parfois, Marcel se sent béni des dieux, assez pour en oublier ce qui l'amène ici. Lorsqu'il a quitté sa Guinée, il se faisait une idée de ce qui l'attendrait en Europe, il avait presque le sentiment de tout connaître, d'avoir tout bien préparé, mais il était loin, très loin d'imaginer que sa vie serait comme cela.
Il en a bavé, en quelques mois. On lui avait vendu une vie paisible et heureuse, mais cette paix avait un prix qu'il accepte de payer, sans toutefois en perdre la vraie valeur.
Marilou avait eu l'idée de l'inviter à manger. Elle voulait l'emmener dans un restaurant à Anzère qui était un peu son "stamm", tenu par un ami à elle qui proposait différentes spécialités, y compris des pizzas. Malheureusement, l'établissement avait dû fermer récemment, et c'est donc dans un restaurant moins sentimental qu'elle lui proposa d'aller, une pizzeria à Sion, sur la place, non loin de son bureau.
Marcel s'est bien gardé de lui dire qu'il connaissait bien le restaurant d'Anzère où il avait travaillé, engagé au noir pour de petits boulots. Mais avec les événements qui se sont succédés, il a dû rendre son tablier, le patron étant un gars très spécial. Tout cela pour dire que Marcel était heureux de ne pas y retourner.
Marcel n'a pas vraiment de "beaux habits" mais il essaie néanmoins de s'habiller dignement. Chez lui, en Guinée, les occasions d'aller au restaurant étaient rares. Il se devait d'être présentable pour honorer ce moment.
Cyprien l'attend au centre scolaire, comme d'habitude. Les gars qui jouent dans la cour se moquent de sa chemise. Ils descendent jusqu'à la maison de Marilou, traversant les champs pour arriver du côté de la piscine, derrière la villa. Marilou est en train de jardiner, enlevant des mauvaises herbes du talus, lorsque les deux garçons arrivent.
— Oh, je n'ai pas vu l'heure, pardon.
Marilou porte un short trop court pour son âge, avec une sorte de débardeur en soie qui laisse entrevoir le secret de son soutien-gorge blanc. Elle est chaussée de grosses bottes de pluie vertes. Elle pose ses outils au sol et entre rapidement dans la maison.
Marcel lui trouve un air africain. Elle jardine sans se soucier d'être presque nue, oublie le temps et sourit tout le temps. Il s'assied avec Cyprien sur une chaise de la terrasse. Il entend la douche couler et discute des derniers coups de dingue du jeu de plateau auquel il aime jouer avec Cyprien, tandis qu'ils attendent que Marilou soit prête. Comme en Afrique, ils quittent la maison avec une heure de retard. Il se sent chez lui.
Au restaurant, les discussions sur sa vie en Guinée s'enchaînent.
— Mais tu as quitté la Guinée tout seul, à pied, lui demande Marilou ?
— Oui, j'en avais marre de cette vie qui ne promettait rien. J'avais l'impression de stagner. Alors, j'ai décidé de venir tenter ma chance en Europe.
Marilou semble fascinée par le courage de ce garçon.
— Sur un coup de tête, comme ça, à à peine dix-huit ans ?
— Non, je n'ai que dix-sept ans, madame. Le déclencheur, c'est la mort de mon frère et la découverte de l'amour.
— Oh mon Dieu, toutes mes condoléances, Marcel.
Cyprien ne dit pas grand-chose. Parfois, il ajoute un détail. Il est clair qu'il connaît déjà la plupart des histoires que raconte son ami en ce moment. Ils ont déjà passé de longues heures ensemble, néanmoins, il est plutôt content de réécouter tout cela. Fasciné par le courage, l'indépendance et surtout, la débrouillardise de son nouvel ami.
— Ne vous inquiétez pas, Madame, j'ai pu, durant tout le temps de mon voyage, évacuer la colère que je portais avec le décès de mon frère. Il a été tué par notre père, c'était un accident. La machette lui a tranché la cuisse. Il est mort en moins de cinq minutes.
— Mais parlons plutôt d'amour, renchérit Cyprien.
— Oh oui, lâche en soupirant Marilou, parle-moi d'amour.
Marcel sourit. Il sait que Marilou est en manque d'amour. Elle est dans un divorce compliqué, elle vient de se faire larguer et elle a pris quelques mauvaises décisions qui compliquent sa vie. Elle passe ses soirées à pleurer devant des comédies romantiques. Une femme d'Europe, quoi. En Guinée, tu te fais larguer, tu te reprends et tu passes rapidement à autre chose. La vie est dure.
— La fille que j'ai rencontrée, Aminata, m'était, en gros, destinée. On ne se connaissait pas vraiment et je redoutais de devoir épouser une inconnue. Mais lors de mon quatorzième anniversaire, je l'ai rencontrée officiellement. Elle avait trois ans de moins que moi. Au début, nos rapports étaient difficiles, conflictuels, enfantins. Mais avec le temps, j'ai appris à l'aimer, d'un amour fou, disproportionné. J'ai compris la situation familiale qu'elle vivait, comme nous tous, les pauvres, à Coya. La justice est un gros mot, souvent corrompue, et c'est toujours le plus riche qui gagne.
— Oh, je te rassure, le coupa Marilou, c'est partout pareil. Ici, c'est aussi le plus riche qui gagne. D'ailleurs, avec mon mari, comme je gagne dix fois plus que lui, je ne donne pas cher de sa peau à l'issue de la procédure de divorce.
Marcel n'est pas étonné. Il a aussi pu constater cela depuis qu'il est arrivé. Il ne comprend pas pourquoi les Européens appellent ça le progrès.
Marilou a les yeux dans le vague. Marcel pense qu'elle est en train de rassembler ses idées. Elle déclame en regardant dans le vide.
— Tu vois, par exemple, mon mari. Lorsqu'il est parti, il m'a laissée seule dans cette maison avec Cyprien. Je me suis retrouvée désemparée, humiliée. Surtout, j'avais peur de devoir vendre la maison, me retrouver dans un studio ou devoir changer de niveau de vie. J'étais en rage.
— Oui, c'est horrible, Madame.
— Mais puisque je désirais tant garder la maison, je me suis concentrée sur l'argumentation que j'allais donner aux banques pour qu'elles me laissent la posséder toute seule. Et puis, une sorte de miracle est arrivé.
Marilou se sert un verre de vin rouge.
— Lorsque tout cela est arrivé, j'étais dans cet hôtel-restaurant d'Anzère avec mes amis. Mon mari avait fait une vacherie au responsable du restaurant qui souhaitait le mettre en faillite. Et tout est devenu clair pour moi.
Elle regarde Marcel.
— Il suffisait de mettre mon mari en faillite personnelle. Je connais toutes ces affaires. Je connais, grâce à mon réseau, les juges et les avocats qui s'en occupent. Il me suffit de lâcher quelques bribes de renseignements par-ci par-là, et attendre que la faillite personnelle de mon mari arrive. Les biens de mon mari seront vendus aux enchères, je pourrai m'en emparer pour un petit franc. Comme en plus, il a décidé de partir et de mettre la tête dans le sable, il ne va pas dire le contraire. Il ne saura même rien de tout cela.
Marilou a les yeux qui brillent, à la fois de colère et de tristesse. Marcel a déjà vu ces yeux dans le regard de ceux qui pratiquent le vaudou. Elle lui fait un peu peur.
— Tu vois, mon petit Marcel, c'est ça, le droit en Suisse : c'est connaître les manières de dévier des règles de la société pour son propre profit. Il n'est pas important de savoir qui a raison. Non, l'essentiel, c'est de savoir qui agit correctement. Et moi, je fais correctement. Alors je lui prendrai tout, dans la légalité la plus complète.
— Mais, demande Marcel, s'il prend un avocat ?
Marilou éclate de rire.
— Il n'a pas d'argent, personne n'acceptera de le défendre. C'est du tout cuit.
Le ton redescend. Marilou se calme.
Marcel fait dévier la discussion :
— J'ai toujours rêvé de faire des études d'avocat, pour aider ma mère d'abord, mais maintenant, je veux aussi sauver Aminata de la pauvreté, lui offrir la vie qu'elle mérite, pleine de papillons dans le cœur, un amour d'éléphant, fort comme un baobab. Je veux éloigner ma nouvelle famille des maladies et des maisons de terre.
Le repas se poursuit. Marilou découvre la vie d'un jeune homme en Afrique. Vers la fin du repas, Marcel ose :
— Cela vous intéresse, la vie en Guinée, hein ?
— Oh non, jamais, je ne mettrai jamais les pieds en Guinée. Pardon, ce n'est pas que je sois raciste, mais tu décris une vie tellement dure, si horrible. Non, je suis très bien ici.
— Mais vous seriez disposée à m'apprendre le droit ?
Marilou sourit, de ce sourire que l'on fait lorsqu'on est offusqué.
— Non, ça ne marche pas comme ça. Ce serait trop long et fastidieux. Tu sais, chez nous, pour devenir avocat, il faut faire de longues études données par des spécialistes éminents. Je ne peux pas me substituer à eux. Et en plus…
Marcel baisse la tête.
— En plus, c'est chaud de donner des cours de droit à un Africain noir qui fait votre jardin, c'est ça ?
— Ben non, ça n'a rien à voir…
Marilou est gênée. La discussion prend une tournure qui la met mal à l'aise. Elle propose :
— Mais comme tu m'as enseigné les coutumes de ton pays, je peux en échange t'apprendre quelque chose. Tu voudrais que je prenne le temps de t'apprendre l'histoire suisse ? Ou un peu d'économie ? Veux-tu que je t'apprenne à gérer ton argent ? C'est un domaine que je maîtrise.
Marcel sourit :
— Vous m'apprendriez à nager ? Vous avez une piscine.
— Quelle bonne idée !
Tous deux se lèvent. Ils se serrent la main. Marché conclu. Pour la première fois, Marcel ne se sent plus "le petit noir perdu", mais un homme, sans autre qualificatif que celui d'exister.
Merci la vie.
Quelques jours plus tard, Marcel se rend à la villa de Marilou. Il est heureux. Il s'assied sur la terrasse. Marilou tient ses promesses. Avant, elle veut lui apprendre les mouvements théoriques de base. Ce sera plus facile une fois dans l'eau.
— Un petit jus te ferait plaisir, Marcel ?
— Pourquoi pas, répond Marcel, souriant.
Marilou continue à faire ce pour quoi elle est entrée dans la cuisine. C'est une cuisine ouverte, fonctionnelle, toute rouge. Marcel est assis sur la terrasse ; on peut discuter sans peine entre la cuisine et la terrasse, c'est agréable.

