La tête de mort dans l'oeil

La tête de mort dans l'oeil

Vendredi, Avril 10, 2026 [ROMAN]

I2V Chapitre 7.1

Vous continuez à rouler en direction du sud. La Patagonie, c’est du vide, du plat et surtout du vent. De plus, dans cette pampa, qui est une variante très particulière de désert, il y a des petites villes tous les 200 kilomètres environ. Dans chaque ville, une station d’essence. Comme votre moto a une autonomie de 300 kilomètres, 350 avec les jerricans, il ne faut pas rater une station d’essence, au risque de vous retrouver en panne sèche.

Forcément, cette leçon, vous l’apprenez à la dure. La première fois, vous n’avez parcouru que 160 kilomètres lorsqu’une station se présente. Mais vous êtes en forme, vous n’avez pas très envie de vous arrêter, pas encore, alors vous poursuivez, gageant que vous trouverez bien de quoi nourrir la bête dans les 150 prochains kilomètres. Mal vous en a pris : vous vous retrouvez en panne sèche, à vider tous les jerricans dans votre réservoir afin de parcourir le peu de kilomètres qui vous séparent d’une station d’essence. Vous évitez de peu l’immobilité du bord de la route. Vous respirez : on ne vous y reprendra plus.

D’autant plus que votre jauge ne fonctionne plus. Vous remettez le compteur à zéro chaque fois que vous ajoutez de l’essence dans la moto, de manière à savoir où vous en êtes au niveau de votre réservoir. Mais il est impossible d’avoir une indication sur votre consommation réelle. Vous évitez de prendre des risques et prenez alors l’habitude de vous arrêter chaque fois qu’une station d’essence se présente.

Vous n’auriez pas dû voler le passeport du Suisse, mais l’opportunité était trop belle. Vous en aviez besoin, du moins, certainement un besoin plus évident que celui du motard décédé au bord de la route. Cette mort, appelons un chat un chat, vous remet les pieds sur terre. Vous prenez conscience que la route tue, pour n’importe quelle raison. Il n’y a pas vraiment de “bonne journée” pour mourir, mais le fait est qu’une inattention, une réaction d’un lama sur la route ou un camion venant en sens inverse peut stopper dans votre élan votre besoin d’aventure.

En faisant le plein, vous décidez de profiter de la station pour acheter une enveloppe et des timbres. Vous glissez le passeport qui vous brûle les mains dans l’enveloppe et vous l’envoyez à Buenos Aires, chez l’homme qui vous a accueilli.

Vous vous arrêtez pour une nuit dans un camping au bord de l’eau. Cela fait longtemps que vous n’avez plus dormi à la belle étoile. Autant, au début, vous redoutiez ce confort basique, autant aujourd’hui cela vous manque de ne pas être dans la nature, sans être obligé de socialiser et de faire votre tête de voyageur poli.

Vous voyez le soleil encore haut dans le ciel quand vous vous arrêtez près d’un camping dont on dit du bien sur votre application. Le portail est fermé. Vous vous arrêtez devant, cherchez une sonnette, klaxonnez un coup et prenez le temps de boire un peu d’eau.

Personne ne vient. Vous klaxonnez encore une fois, un peu plus longuement, vous recommencez plusieurs fois, mais personne. Le camping est vide ; il y a bien des traces de vie, mais rien ne vous indique que quelqu’un va venir vous ouvrir.

Vous aviez prévu cette incertitude. Vous retournez sur votre application et choisissez un autre camping, un peu plus loin.

Cette fois, alors que vous attendez devant le portail, un local vous informe :

— Oh, si vous n’avez pas appelé avant, il n’y a personne pour vous accueillir. Vous êtes en Argentine ici, les gens aiment bien que vous vous annonciez.

Oui, les gens aiment bien, mais ce n’est pas dans votre manière de voyager. Vous avez fait toute l’Afrique sans ressentir le besoin de planifier ; ce serait stupide de commencer maintenant. Vous avez besoin de cette flexibilité, de ne pas savoir en partant où vous allez vous arrêter. Cela fait partie du voyage. Certains jours, vous avez besoin de vous arrêter tôt, pour profiter de l’océan ou simplement de vous reposer. D’autres jours, vous souhaitez pousser le voyage un peu plus loin, parce que vous êtes en forme, parce que vous en avez besoin.

C’est au quatrième camping que quelqu’un, visiblement un employé communal, vient vous ouvrir. Il vous montre deux arbres où planter votre hamac. Vous passez une excellente nuit. Vous décidez dorénavant d’essayer de réserver votre prochaine nuit avant de partir, histoire de ne plus avoir à patienter presque trois heures pour savoir si vous trouverez un endroit pour passer la nuit.

La nuit suivante, vous la passez dans une maison au Chili. Il y a une petite enclave d’une centaine de kilomètres qui sépare le “continent” argentin de la Terre de Feu. C’est la première vraie douane de votre aventure ; celle de l’Uruguay sur le bateau ne compte pas vraiment. Vous constatez qu’en Amérique du Sud, tout est simple : pas de carnet de passage, juste le passeport qui demande une marque, mais pas de visa non plus à demander. Par contre, il faut bien avouer que cela ne va pas plus vite qu’en Afrique. Les Sud-Américains semblent toujours être en train de somnoler, et chaque douane exige d’y passer une demi-heure, soit une heure pour passer la frontière.

Un ferry de quelques trente minutes vous amène sur la Terre de Feu. Vous faites confiance à votre GPS dès la sortie du bateau, mais l’idée n’est pas bonne. Vous partez sur une piste de 150 kilomètres qui vous rappelle la Namibie. Cela fait plaisir de revenir au cœur même du voyage, même si vous auriez pu éviter ce passage non obligatoire.

Les kilomètres défilent. Vous avez parcouru presque 4 000 kilomètres depuis Montevideo, sur des routes désertes, qui poussent à la vitesse, même avec la force du vent qui parfois vous fait conduire sous un angle étonnant. La Terre de Feu, c’est du vent, associé à des températures relativement basses. On parle de 5-6 degrés Celsius. Vous vous habillez plus chaudement, retrouvez vos gants d’hiver jamais utilisés en Afrique, mais vous n’avez pas la tenue adaptée. Vous savez que c’est provisoire, mais quand même, vous avez froid, en particulier aux mains.

À 150 kilomètres d’Ushuaïa, il y a un hostel spécialement installé pour les motards, au bord de l’océan, en face des Malouines. Vous décidez de poser vos roues là-bas pour la nuit.

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