
IA2V : Chapitre 2.2
- Marcel, auparavant -
— Pourquoi pas, répond Marcel, souriant.
Marilou continue à faire ce pour quoi elle est entrée dans la cuisine. C’est une cuisine ouverte, fonctionnelle, toute rouge. Marcel est assis sur la terrasse ; on peut discuter sans peine entre la cuisine et la terrasse, c’est agréable. Marilou est gentille, profondément gentille. Elle s’est prise d’une certaine amitié pour lui, elle s’en occupe bien, toujours avenante, bienveillante. C’est d’ailleurs la réputation qu’elle a ici, dans ce petit village suisse : une avocate sans histoire qui accepte souvent des mandats pro bono pour venir en aide aux plus démunis. Elle est profondément sociable.
Ce terme de pro bono, gratuité d’un service juridique pour raison sociale, Marcel l’a découvert par l’intermédiaire de Marilou. Lui qui, en Guinée, rêvait de devenir avocat aurait souhaité que ce genre de service soit disponible chez lui. Cela aurait peut-être sauvé son grand frère, voire même protégé sa mère. C’est pour ça qu’il était venu en Suisse : pour étudier le droit, pour apprendre à défendre les plus démunis contre la corruption et la force octroyée par l’argent.
C’étaient d’ailleurs les discussions endiablées qu’il avait depuis quelques semaines avec Marilou. Ils débattaient de justice, de droit et surtout de la différence qu’il y a entre les deux. Marcel aurait voulu s’inscrire à l’université mais il avait toujours eu des difficultés en orthographe et l’université en Suisse, c’était quelque chose de sérieux, avec des examens d’entrée qu’il ne réussirait jamais.
Gavé d’illusions d’une Europe libre et égalitaire, il était venu plein d’espoir. Il découvrait hélas l’envers du décor ou mieux dit, la vérité de l’intérieur. Il constatait que la justice ici était différente de chez lui néanmoins, les coups bas et les injustices étaient aussi fréquents qu’en Guinée. L’Europe avait légalisé ces systèmes de truands, les transformant en notables.
Par exemple, ici comme là-bas, c’est toujours le plus riche qui gagne, rarement celui qui a raison. En Guinée, tu paies les juges pour influencer leur jugement ; ici, tu paies des recours, tu prolonges les procédures en retardant un témoignage, en ouvrant des procédures annexes, en te demandant même si le temps de la procédure est adapté. Le temps que celle-ci se pose la question de son rythme, trois ans se sont écoulés, rendant la décision de justice obsolète et parfois même absurde.
Heureusement, son mentor l’avait prévenu. Il savait qu’il risquait de se désillusionner en venant ici. Cela n’étanchait en rien sa soif de changer le monde et il le changera !
Marcel prend son téléphone et ouvre l’application Telegram. Il note simplement : “aujourd’hui”. Il éteint le tout.
Marilou ressort avec un plateau dans les mains. Elle a préparé une salade grecque avec du concombre, des tomates et du fromage de brebis. Elle a arrosé le tout d’une magnifique huile d’olive. Elle propose d’accompagner la salade d’un pain paysan avec de gros trous, comme gonflé, qui absorbera à la fin du repas le liquide gras augmenté de morceaux détachés des légumes et du fromage du plat.
Il y a aussi sur le plat une bouteille en plastique remplie de jus d’ananas avec un peu de gin et de sirop de grenadine, offrant un cocktail rafraîchissant en ce jour de début d’été.
C’est devenu leur boisson favorite pour démarrer l’après-midi.
Il fait une chaleur sèche ici, sans humidité. La transpiration, à peine sortie des pores, s’évade en fumée sans avoir le temps de coller. On est loin de la Guinée, c’est une chaleur différente, sèche, moins suffocante.
Le repas terminé, ils prennent tous les deux leurs verres pour se rendre près de la piscine. Marilou enlève sa jaquette qui de toute manière avait des trous trop grands pour qu’elle puisse se retrouver en maillot de bain deux pièces. C’est une belle femme malgré son âge. Elle sait que Marcel la regarde. Elle baisse les yeux, pudique.
Marcel sourit. Chez lui, les femmes ne se cachent pas. La pudeur est une invitation. Les femmes vous balancent leurs seins à la figure pour briser immédiatement la glace. Elles ne font pas envie, elles profitent de la vie. C’est différent. Ici, le sexe a une connotation toute particulière. Les femmes font semblant de se cacher tout en montrant le maximum ; elles attirent et envoûtent tandis que les hommes guignent en simulant de ne pas vraiment regarder. Cela crée un malaise qui n’existe pas chez lui.
À ce moment, d’ailleurs, ce jeu est absurde car il n’y a aucune attirance entre eux deux. Marcel a l’âge de Cyprien, le fils de Marilou et bien que très ouvert d’esprit, Marcel a offert son cœur à la femme qui l’attend à Coya. Ce jeu de regards et d’envoûtement n’a donc pas sa place même si les Européens ne savent pas faire autrement, alors il attend que ça passe.
Il se met à son tour en maillot de bain et vient prendre place là où la piscine est la moins remplie, là où il a pied. Marilou lui prend la tête. Elle pose sa main ouverte sur son cou.
— Voilà, respire calmement. Tu vois, fais bouger tes bras comme si tu volais, pas trop vite. Tu dois jouer avec l’eau pour maintenir ton corps assez haut.
Marcel essaie, corrige, refait, se noie parfois. Il met en œuvre les explications de Marilou. Le plus dur, c’est de rester calme. Il tente de maîtriser le rythme de sa respiration, mais à chaque fois qu’il retient un peu d’air, son cœur s’emballe et il part dans des paniques extrêmes.
Marilou, avec son autre main, tente de lui montrer la cadence qu’il doit imposer à ses jambes. Marcel continue d’apprendre. Il se calme, ça semble marcher sauf qu'à chaque fois que Marilou fait mine de retirer sa main de son cou, il a un coup de panique et il a le réflexe de vouloir relever le buste.
Alors Marilou tente autre chose. Elle le guide tout gentiment vers le grand large, là où il n’a pas le fond. Dis comme ça, on a l’impression que la piscine est une piscine olympique, cependant elle ne fait qu’une dizaine de mètres, même si c’est vraiment ce que ressent Marcel. Il va se noyer, c’est sûr.
Rester calme. Éviter les mouvements brusques.
Mais il n’en peut plus. Soudain, ses bras s’agitent, il panique, il tente de s’en sortir seul d’abord, puis, à bout de souffle et en panique totale, il s’accroche à Marilou qui ne dit rien. Dans ses mouvements désordonnés, il cherche sa voix, ses yeux pour y trouver du réconfort mais elle ne dit rien. Elle bouge elle aussi ses bras comme si elle vivait la même terreur que lui. Qu’à cela ne tienne, Marcel s’accroche d’autant plus qu’elle semble en panique elle aussi.
Puis elle cesse de bouger.
Marcel reste accroché à Marilou un instant qui semble durer de longues secondes puis il se décroche d’elle. Marilou est sur le ventre, elle flotte, sa chevelure blonde crée une auréole dont on ne voit pas la tête. Elle a les bras en croix. Elle dérive au rythme des buses de la piscine.
Marcel sort de l’eau. Il s’essuie. Il passe son pantalon.
“Merde, merde, merde.”
Cela résonne indéfiniment dans sa tête comme une comptine. Il faut qu’il s’en aille, et très vite. Il faut disparaître !

