
I2V Chapitre 6.1
Vous descendez vers le sud. Très vite, vous comprenez que Buenos Aires n’est pas l’Argentine. Ce pays est riche et laisse rapidement la place à de grandes plaines plates, habitées par des gauchos, des sortes de cow-boys argentins qui possèdent de vastes fermes de chevaux, de lamas, de bœufs et de moutons. Ce sont, comme partout dans le monde, des gens simples avec un goût démesuré pour la vie.
Vous faites environ six heures de moto par jour. Vous roulez vite ; les routes sont plutôt bonnes, mais il faut rester attentif, car il y a passablement de trous, profonds pour certains.
Vous suivez la Ruta 3. Tout le monde vous parle de la fameuse Ruta 40, mais vous la ferez en remontant, jusqu’à Mendoza, ville du vin. Maintenant, vous ressentez le besoin de longer l’océan, de voir des baleines et des pingouins.
Votre première étape vous amène à San Antonio, où vous dormez chez une dame âgée qui reçoit les voyageurs. Active dans sa communauté, elle vous parle de l’Argentine, de son goût pour la viande et surtout des progrès réalisés par son pays en matière de santé. Elle héberge d’ailleurs des infirmières qui suivent une formation pas loin. Elle leur donne un coup de main de temps en temps.
Le lendemain, vous roulez jusqu’à une auberge de jeunesse où des jeunes vous accueillent chaleureusement, mais de manière très européenne.
Vous poursuivez vers le sud, sans prendre le temps de vous arrêter plus longtemps qu’une nuit. Vous avez pris l’habitude de rouler un jour pour vous arrêter ensuite quatre jours afin d’écrire et de monter vos vidéos. Mais cela, à condition de trouver un endroit qui vous plaît, dans lequel vous vous sentez bien. Pour le moment, ce n’est pas le cas.
Le décor de la Patagonie est beau, mais il ne change qu’un peu tous les cinq cents kilomètres. C’est ennuyeux. Avant d’entrer dans le froid, vous passez des nuits dans des campings au bord de l’océan. Le problème, dans ce pays, c’est que, contrairement à l’Afrique, vous ne pouvez pas vous présenter devant un camping le jour même et espérer trouver de la place. Non pas que ce soit plein, mais il n’y a jamais personne sur les lieux. Vous comprenez rapidement que si vous ne trouvez pas le numéro WhatsApp du camping ou de l’hôtel, vous dormirez dehors, car personne ne vous attendra.
Alors vous prenez l’habitude, le soir, dès votre arrivée dans un lieu, de planifier le lendemain et de prendre le temps d’écrire un message à l’emplacement choisi pour être sûr qu’il y ait de la place, que ce soit ouvert et que quelqu’un vous y attendra.
Cela vous gêne, car vous n’avez plus vraiment la liberté spontanée quant au nombre de kilomètres parcourus. Vous savez où vous allez, et si vous découvrez un endroit charmant à visiter avant d’y arriver ou, une fois arrivé à destination, vous souhaitez rallonger un peu la journée, c’est impossible dans ce pays.
En Argentine, cette flexibilité est trop risquée.
De plus, vous n’avez une localité qu’environ tous les 160 kilomètres. La Patagonie, c’est une sorte de désert avec des buissons et des tonnes de lamas. Il n’y a pas d’arbre pour votre hamac, il fait froid et, entre les localités, pas moyen de trouver une habitation ou une station-service. Cela vous met d’ailleurs dans un faux rythme, puisque votre moto a une endurance de trois cents kilomètres, trois cents cinquante avec le jerrican. Il vous faut vous arrêter à chaque station-service pour ne pas risquer de tomber en panne. Cette leçon, vous l’avez apprise très vite, lorsque, la première fois, après cent cinquante kilomètres seulement, vous avez décidé de ne pas vous arrêter et d’attendre la prochaine station. Vous avez dû puiser dans vos réserves, ce qui était plutôt stressant, même avec ce supplément, pour atteindre la prochaine station.
Seul, en panne, en Patagonie, c’est une image que vous éloignez de votre esprit d’un geste de la main.
Lors de la quatrième étape, vous allez être confronté à un événement qui vous marquera durant l’intégralité de votre voyage.
Vous roulez, relativement vite, le long de cette Route 3. Comme souvent, au loin, vous découvrez un petit attroupement sur le bord de la route, à gauche. Il y a un accident, c’est sûr.
En effet, plus vous approchez, plus vous constatez que huit personnes se regroupent autour d’un homme couché sur le côté.
— Merde, un motard !
Sa moto est à quelques mètres, la roue arrière tourne encore dans le vide. La moto est couchée sur le côté. Difficile de comprendre ce qui a bien pu se passer.
Vous passez devant, à faible vitesse. Vous n’avez pas très envie de vous arrêter ; il y a déjà suffisamment de monde autour de ce pauvre motard pour ne pas y ajouter une personne supplémentaire.
Sauf que !
Sauf que vous reconnaissez ses valises. Cette bagagerie noire ne vous est pas étrangère.
— Merde, merde !
Vous faites demi-tour, vous garez votre moto, vous descendez, retirez votre casque et vous vous approchez de lui. C’est bien votre ami suisse, celui qui a fait l’Afrique de l’Ouest en même temps que vous. Ce gars qui avait sa moto dans le même conteneur que vous et avec qui vous avez partagé un souper mexicain à Montevideo.
Il est là, couché sur le bord de la route, inconscient.
Quelqu’un tente de lui ôter son casque, mais vous intervenez :
— Non, laissez le casque, on n’enlève jamais le casque d’un motard accidenté, il pourrait y avoir une hémorragie.
La personne vous regarde. Elle se relève.
— Vous avez raison, mais j’ai bien peur que cela n’ait plus d’importance.
Vous vous approchez, enlevez vos gants et posez deux doigts sur son cou, cherchant la trachée. Vous ne trouvez rien, pas de flux, aucun battement.
— Vous le connaissiez ?
Tout va très vite dans votre tête. Il vous faut partir. Mais vous pourriez profiter de cette situation. Vous avez sacrément honte d’y penser.
— Oui, c’était une connaissance, mais pas plus. Je l’ai rencontré un soir, en Uruguay.
Vous vous approchez de sa sacoche de réservoir, de laquelle vous sortez un porte-monnaie. Vous y trouvez sa carte d’identité suisse que vous tendez à l’homme.
— Je dois partir, j’ai de la route, mais lorsque la police viendra, vous pourrez leur donner cette pièce d’identité afin qu’on puisse prévenir ses proches.
L’homme prend la carte d’identité en vous remerciant. Vous lui montrez le porte-monnaie que vous reposez dans la sacoche de réservoir.
— Si vous avez besoin d’autre chose, je pense que l’essentiel est dans cette sacoche, je remets les éléments ici.
Vous le lui montrez.
Les gens sont tellement satisfaits de voir une aide intervenir, heureux de voir que quelqu’un semble savoir ce qu’il fait, qu’ils acceptent sans discuter tous les ordres que vous leur donnez.
— Viens, aide-moi à relever la moto pour éviter les risques que l’essence déborde sur la route ou que l’huile s’échappe.
Deux personnes vous aident à redresser la machine. Vous fermez d’un geste la fermeture éclair de la sacoche de réservoir. Personne n’a vu que vous vous étiez emparé du passeport suisse que vous avez camouflé dans votre manche gauche.
Vous vous adressez au corps couché :
— Bonne dernière nuit, camarade.
Vous montez sur votre moto, saluez d’un geste de la main et poursuivez votre route.

