
IA2V Chapitre 14.1
Au début, vous parlez de vos voyages, des pays que vous avez traversés. Eux ont adoré l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Ils n’ont pas osé faire l’Afrique de l’Ouest.
— Oui, à deux sur la même moto, c’est quand même compliqué, leur dites-vous.
— Et je ne me vois pas amener mon épouse dans des régions comme le Nigeria ou le Congo, c’est trop dangereux, ce n’est plus de notre âge, sourit-il sous ses moustaches de Poirot.
C’est très agréable d’échanger avec eux. Ils ont une expérience à la fois différente de la vôtre tout en étant aussi dense. Vous rêvez ensemble de destinations que vous ne connaissez pas encore.
Alors que vous êtes sur le pont du ferry, vous regardez les paysages oniriques qui sortent peu à peu d’un brouillard dense.
— Je suis parti parce que j’avais le sentiment d’être agressé en permanence, assiégé, j’étouffais.
— Un divorce ?
— Entre autres !
— J’ai connu ça… des enfants qui ont l’impression de comprendre mais qui finissent par vous rejeter ?
— Aussi.
Un long silence s’installe.
Vous ajoutez :
— Mais pas que… aussi du point de vue professionnel, mes entreprises…
Vos visages regardent ensemble, au loin.
— Et la vie m’a rattrapé. De nouveaux événements font que je dois me tourner un peu vers le passé, que je dois gérer une situation que j’aimerais bien oublier, mais ma foi, pas le choix.
Jeannot prend dans sa veste une petite pipe qu’il remplit. Il la met à sa bouche, l’allume, avant de vous expliquer :
— Oui, j’ai connu ça, mais tu as toujours le choix. Moi, j’ai fait le choix de m’en foutre, je suis parti, je ne sais pas ce qui est arrivé ensuite, d’ailleurs je m’en fous !
— Et tout perdre ?
Il vous regarde, intensément !
— Perdre quoi ? On est fait du bois de ceux qui sont capables de tout reconstruire, quel que soit l’âge ou le pays. Pour ne pas perdre le peu qui te reste, tu risques de perdre encore plus : ta santé, de l’argent, tu risques de t’enfoncer encore plus, comme dans des sables mouvants.
Vous êtes pris entre deux sensations. Une première qui vous susurre à l’oreille qu’il a peut-être raison et une seconde qui vous dit de ne pas lâcher, de vous battre, qu’on veut bien perdre, mais pas sans avoir joué le match. C’est votre intuition profonde.
À cet instant, vous ne le savez pas encore, mais cette discussion va vous poursuivre tout au long du voyage, comme une inspiration.
Vous quittez le couple après une dernière traversée en bateau. Vous allez dans la même direction, vers le nord, mais pas au même rythme. Charlotte vous rejoindra bientôt à Santiago. Eux, ils vont profiter de certains chemins de traverse pour prolonger le plaisir du voyage.
À la hauteur de Puerto Vargas, vous quittez enfin les fjords du Chili. “Enfin” en relation avec la pluie qui n’a jamais cessé depuis dix jours, mais vous regrettez déjà ces décors de films d’heroic fantasy. Vous étiez à la fois aventurier, viking et sur les traces de Frodon dans les marais des Morts. La pluie, l’épais brouillard, mais aussi les odeurs et les bruits : le souffle du vent, les insectes et quelques animaux ont rendu ce trajet hors du commun, hors d’une certaine réalité.
Il vous tarde de retrouver le soleil.
Vous vous arrêtez dans une auberge de jeunesse qui ressemble à une station balnéaire, mais bordant un grand lac. Vous y trouvez des cigares de mauvaise qualité et vous découvrez une nouvelle facette de ce curieux Chili. Un pays plus riche, mieux connecté, globalisé.
Le soir, au restaurant, vous prenez un céviche mixte. Vous aviez déjà entendu ce nom, mais sans savoir de quoi il s’agissait exactement. C’est un plat typique du bord de l’océan Pacifique, du sud du Chili jusqu’à la Colombie. Il s’agit de différents poissons crus, coquillages ou crevettes que vous faites cuire durant une petite heure dans des agrumes, en particulier dans du jus de citron. Ensuite, au gré de la recette, vous y trouverez des bouts de piments, des herbes, comme du persil, ou d’autres liquides qui vont venir agrémenter cette “soupe” et en modifier le goût. Dans cette partie du continent, le céviche est une institution, on y trouve différentes manières de préparer la sauce qui va lentement cuire le poisson en lui donnant différents noms, comme ce jus plus crémeux appelé le leche de tigre, originaire du Pérou.
Vous allez littéralement tomber amoureux de ce plat que vous mangerez presque tous les jours dans la suite de votre voyage. Parfois avec du poisson “banal”, comme le congre ou le cabillaud, parfois des crevettes ou du saumon. Souvent un mixte de tout cela, avec à l’occasion, des huîtres.
Vous prenez le temps de vérifier les pneus de votre moto, pour la deuxième fois, vous découvrez un clou rouillé enfoncé dans la gomme, sans pour autant la percer. Vous avez de la chance.
Putain de ripio chilien !
Depuis la Sierra Leone, ce genre de crevaison lente vous met dans un état rageux. Il faudra changer les pneus à Santiago, de toute façon.
Retour sur le continent, le vrai, avec le soleil qui brille, la chaleur qui monte et les routes bitumées qui serpentent de station essence en station essence. Vous êtes de retour dans une certaine modernité.
Vous faites une halte dans les environs de Temuco, une petite ville sympathique dans laquelle un habitant vous a proposé de le rejoindre, vous offrant le gîte. Vous y rencontrez un Suédois de 80 ans, lui aussi en voyage solo dans un 4x4 aménagé loué à Santiago. Il vous explique qu’à peine arrivé dans la capitale, il se baladait dans les rues avec autour du cou une pochette en plastique dans laquelle il avait caché son passeport et un millier de dollars pour ne pas les perdre, il était au Chili depuis 20 minutes alors qu’un passager d’une petite moto le lui a volé en l’arrachant.
Vous riez, gêné. Il y a décidément des signes quand vous vous apprêtez à voyager seul qu’il faudrait peut-être écouter. Vous êtes un peu sarcastique.
D’ailleurs, en parlant de signe, depuis ce matin, Lily fait des mouvements bizarres, comme si elle dodelinait de la roue avant.

