"Je t'aime comme ma fille"

"Je t'aime comme ma fille"

Mercredi, Mai 13, 2026 [ROMAN]

Chapitre 11.2

- Marcel, auparavant ! -

C’est fabuleux, la technologie d’aujourd’hui. Sur les conseils de son mentor, Marcel a acheté une petite caméra de surveillance. C’est une minuscule caméra blanche qui se fixe où tu veux, connectée au réseau et à ton téléphone. Elle te prévient par message si quelque chose bouge dans le champ que tu as désigné comme important. La caméra possède un grand angle, et depuis l’application installée sur ton téléphone, tu peux la pivoter à presque 180 degrés sur l’axe horizontal et vertical. De plus, elle a un mode nuit qui permet de filmer avec très peu de lumière.

Jipé possède des classeurs dans son bureau, en haut d’une étagère.

Une nuit, Marcel s’est infiltré dans le bureau pour ménager un trou discret sur la couverture d’un de ces classeurs dits “fédéraux” et y glisser la caméra. Un travail fin. Il a aussi repeint la caméra autour de l’objectif en gris, du même ton que celui du classeur. Comme il est noté “achat 2016” dessus, il y a peu de chances que Jipé en ait besoin rapidement. D’ici là, la caméra aura disparu.

Jipé, parfois le matin, appelle Anna pour l’aider à entrer les écritures dans la comptabilité. C’est ce moment que Marcel a filmé.

Le mauvais caractère de Jipé ne se ressent pas qu’avec la clientèle, mais dans sa vie de tous les jours. Il parle de manière agressive, toujours sur la défensive, en serrant les dents et les poings.

Sur les images diffusées sur les différents réseaux sociaux, on entend bien quand Anna lui dit “merci et encore merci pour tout ce que tu fais pour moi”. Jipé saisit alors la queue-de-cheval d’Anna et, en la forçant à se mettre à genoux, lui introduit son sexe dans la bouche en lâchant un “Je t’aime comme ma fille”.

Puis, il la retourne sur le bureau pour la pénétrer en levrette, en exigeant qu’elle l’appelle papa.

Il ne sert à rien de vous décrire toutes les images. Elles ont choqué toute une région et sont toujours disponibles sur le darknet.

Dans la station, cela commence par des rumeurs sur la fille d’Anna, dont certains trouvent qu’on devine le regard de patron dans ses yeux. À part quelques complotistes, personne n’y croit vraiment, mais cela devient une sorte de private joke avec laquelle tout le monde plaisante, en se cachant de Jipé, qui ne se doute de rien.

Il n’est que spectateur de certains regards, des fuites de visages, et du changement de sujet dès qu’il vient saluer des clients. Des proches de Jipé, comme sa sœur ou sa compagne, sont parfois témoins de ce genre de blague. Ils finissent par lui en parler, mais Jipé envoie juste valser une nappe du restaurant avec toute la vaisselle dessus en disant :

— Qu’est-ce que ça peut leur foutre, c’est ma vie privée, cela ne regarde personne.

Marcel se doute bien que la fille d’Anna ne peut pas être de lui, car elle a accouché en France, trouvant un emploi au sein du restaurant bien après. Mais la réaction de Jipé, qui serait sa défense tout au long de l’affaire, cache un autre secret : celui de son amitié avec sa serveuse contre bénéfices.

Un matin, ce qui n’était qu’une légende urbaine est révélé au grand public. Les clients qui se connectent sur son site pour réserver une chambre ou une table découvrent un pop-up sur lequel on distingue bien de quels bénéfices il s’agit.

“Je t’aime comme ma fille”

“Papa…”

Ce même matin, sur la place du village, des milliers de pages A4 sont découvertes, épinglées ou collées sur les bancs publics, les vitrines des magasins, les tables des restaurants, sur le tapis roulant pour skieurs débutants et sur toutes les petites maisonnettes qui servaient de la nourriture et des boissons. Sur ces pages, on peut lire toutes les critiques Google de l’hôtel-restaurant.

Les notes sont si mauvaises qu’on pense immédiatement à un canular, mais les plus sceptiques se dépêchent d’aller vérifier sur Google pour découvrir que les critiques sont vraies, sans qu’un seul mot ait été modifié. Elles ont seulement été imprimées, et celui qui a fait cela n’a rien fait d’autre que de rendre les gens de la station attentifs à la situation.

La presse locale et nationale reçoit ce jour-là le tout dans un dossier électronique avec un mot :

“Appelez le papa… moi aussi…”

Le “moi aussi” fait référence à Me Too, ce qui déchaîne les passions des habitants du village, des touristes et de la presse romande. Les médias régionaux décident de ne pas relater l’affaire, insistant sur le côté “voyeur” de la situation, mais après le déchaînement de la télévision nationale, ils sont bien obligés de s’y mettre eux aussi.

Des blogs du canton, privés et souvent provocateurs, mettent un point d’honneur à enquêter de leur côté, interrogeant les voisins, les clients, quelques touristes triés sur le volet pour en faire un portrait dérangeant.

Le buzz est suffisant pour amener les institutions à s’intéresser à Jipé et à ses affaires.

Puis vient ce moment tout particulier où, dans la balance des “pour” et des “contre”, le peuple décide qu’il est plus facile de lâcher Jipé et de le lyncher plutôt que de le protéger.

Il faut toujours satisfaire le peuple.

Il faut éloigner ce cancer local. L’isoler.

C’est aussi une manière de s’en éloigner.

Une manière de dire à la presse et à ses électeurs : “Je ne suis pas comme lui, voyez, je m’en lave les mains.”

Marcel avait souvent vu des manières similaires en Guinée, en particulier lors des élections. Faire passer un message en Afrique, c’est compliqué, tout va lentement, et par le bouche-à-oreille, le téléphone arabe fonctionne à plein régime et modifie souvent le message initial, même seulement un petit peu.

Ici en Suisse, entre les nouvelles technologies et la mondialisation qui inclut l’économie, le tourisme et l’égoïsme occidental, le phénomène prend en un instant, comme une étincelle dans une botte de foin restée trop longtemps au soleil.

Pour l’instant, Jipé fait semblant de rien, il rase les murs, regarde le sol en se déplaçant et agit comme si cela n’existait pas.

Marcel le regarde au sein de son restaurant, assis derrière son bureau, la porte entrouverte. Il ne va plus saluer les clients. Il reste terré, comme un animal blessé.

Marcel profite de ce chaos pour augmenter ses ventes d’herbe au sein de la station. Comme on est en pleines vacances scolaires, les touristes sont nombreux. Contrairement au drame qui s’y déroule, les gens semblent heureux, obnubilés par cette histoire digne des plus grands soap-opéras. Ils sont fiers de participer à cela, d’en être les acteurs, même secondaires, même juste figurants. Plus tard, dans leur école, au sein de leur cercle d’amis, ils pourront dire “j’y étais” et témoigner.

Marcel vend bien. Il doit descendre à Sion deux fois par semaine plutôt qu’une, tellement la demande est forte.

Le soir, il retourne travailler au restaurant, comme si de rien n’était. Marcel doit passer par la porte de derrière, une sorte de planche en bois bien dissimulée qui n’est pas évidente pour le client. Cachée dans une petite maison de bois attenante au restaurant, elle lui permet d’arriver directement en cuisine.

Pas de commentaire encore
Recherche