
IA2V : Chapitre 1.2
- Marcel, auparavant -
“Merde, merde, merde.”
Cela résonne indéfiniment dans sa tête comme une comptine. Il faut qu’il s’en aille, et très vite. Il doit disparaître ! Ce n’est pas une “façon de parler” : pour sa survie future, pour qu’un futur existe tout simplement, il doit s’enfuir aussi loin que possible.
Il a vu ce qu’aucun homme ne devrait avoir vu mais malheureusement, il n’a pas pu l’éviter. Il aurait dû, selon son éducation et ses propres valeurs, venir en aide à cette femme, mais le destin en a décidé autrement. Il n’est pas la bonne personne pour lui venir en aide. Il doit se concentrer sur lui et déguerpir au plus vite.
Comme quoi, on peut être au bon endroit au bon moment et décider, par instinct de survie, de ne pas profiter de ce momentum.
Prenant ses jambes à son cou, il réunit ses affaires. Elles ne remplissent qu’un petit sac en bandoulière qu’il dépose sur ses épaules avant de quitter la maison. Il se rend à l’arrêt de bus et monte dans le premier car jaune qui passe…
— Salut Ignace, comment ça va aujourd’hui ?
— Bien, Marcel, merci.
…et Ayent rapetisse dans les rétroviseurs tandis qu’il atteint Sion. Durant les quinze minutes du trajet, il a saisi son téléphone, ouvert l’application Telegram et envoyé un message : “J’arrive !” avant d’éteindre le téléphone définitivement.
Arrivé à la gare de la petite capitale, il se dirige vers le premier homme noir d’un petit groupe de jeunes déguisés en rappeurs.
— Salut mon frère !
Accolade, jeux de mains.
— Si je te donne 10 grammes, tu peux me filer des euros ?
Il attend. Le dealer n’en a pas sur lui, mais une petite demi-heure s’écoule avant qu’il ne se retrouve dans une voiture avec presque mille euros en poche. Il n’a plus de drogue sur lui, ce qui est important s’il veut maximiser ses chances de passer la douane.
— Tu es du coin ? demande le chauffeur, entamant la discussion.
— Oui, enfin, je suis arrivé en Suisse il y a quelques mois déjà. J’habite Martigny, mais je devais suivre des cours d’histoire ici à Sion pour obtenir ma nationalité.
Le chauffeur rit.
— Ben, tu as eu de la chance, il n’y a plus beaucoup de Valaisans qui acceptent de prendre des auto-stoppeurs, avec toute cette criminalité et toutes ces histoires.
— Oui, je sais, je vous remercie. Et encore moins avec ma couleur de peau.
Le chauffeur rit encore.
— C’est bien vrai, ça ! On ne voit pas beaucoup ici de “tout noir” comme toi.
Le voyage se poursuit sans véritables accrocs. Marcel se concentre pour disséminer, ici ou là, quelques mensonges bien sentis afin de perturber la police lorsqu’elle interrogera ce monsieur, si elle remonte jusqu’à lui. Même si, dans sa tête, la police sera obligée d’aboutir à la conclusion que c’était un accident.
Arrivé à Martigny, il grimpe dans une voiture qui se rend dans un village de la vallée de Bagnes. Puis, à un croisement, il s’attache à un dernier véhicule avec plaque italienne pour passer en Italie et rejoindre la Toscane. Une fois passé le Grand-Saint-Bernard, la pression redescendra forcément.
Et ce fut le cas.
Marcel aurait souhaité se cacher dans un camion de transport pour le passage de la douane. Ainsi, il aurait été impossible de remonter sa piste, mais son mentor lui a conseillé de ne pas le faire. L’Europe a accepté, et la Suisse avec, la liberté de circuler en Europe, ce qui n’est pas le cas pour les marchandises. Il a donc plus de chances de se faire découvrir en cas de fouille d’un camion de marchandises que dans un véhicule privé.
Et c’est exactement ce qui s’est passé. Là où, en Guinée, tu as des barrages de police tous les 50 kilomètres, ici en Europe, la dernière fois qu’il a vu un policier ou un douanier, c’était lorsqu’il avait nagé le long des côtes espagnoles.
Depuis, plus rien.
Quelques agents à la gare de Sion tout à l’heure, mais c’était une démonstration de force. Les Suisses croient que mettre un agent en uniforme quelque part diminuera les infractions. Ils sont contents. Ils n’ont pas encore compris que cela ne fait que déplacer les infractions, ni plus ni moins.
Le voyage dure trois jours. Il relie Ayent à Montepulciano. Marcel a pris soin de ne pas toujours prendre le véhicule suivant au point où le précédent l’a abandonné. Ainsi, de la gare de Sion, il a marché jusqu’au village suivant, Pont-de-la-Morge, pour éviter qu’on puisse le suivre trop facilement. Puis, à Martigny, on l’a déposé à l’entrée de la ville, mais il a pris soin de revenir sur ses pas, vers Fully, pour trouver son nouveau véhicule, et ainsi de suite, parfois créant un vide de quelques kilomètres entre deux points, parfois en le remplissant d’une seconde couche en revenant sur ses pas pour simuler qu’il revenait en arrière. Impossible de savoir si cela l’aidera dans sa cavale, mais voilà, il a continué ainsi dans tout le nord de l’Italie. Il a dormi deux nuits sur des bancs publics, mais assis: il ne veut pas être pris pour un clodo, pas aujourd’hui. Ça, c’était avant. Aujourd’hui, il se doit de devenir quelqu’un qui ressemble aux gens d’ici, quelqu’un de civilisé.
Même si, durant tout le parcours, la longue chevelure blonde et frisée de Marilou flottant sur le ventre dans la piscine le hante à chaque seconde.
Marcel sort de la Fiat qui l’a amené jusque là. Il passe la bretelle de son sac à dos qui contient l’ensemble de sa vie et contrôle dans la vitre du restaurant que sa tenue est ordonnée. Il passe une main dans ses cheveux et ôte ses lunettes de soleil.
Il pose sa main sur la porte.
Il n’a plus qu’à pousser.
Et tout sera terminé.

