
I2V Chapitre 9.1
- Début de la Partie 2 : La Patagonie -
Vous quittez Ushuaïa reposé. Refaire le trajet dans le sens inverse n’est pas ce qui vous passionne le plus, mais dans ce cas, il n’y a pas d’autre choix. Vous remontez en direction de l’auberge des motards, en face des Falklands, là où vous aviez reçu votre diplôme pour avoir atteint le point le plus au sud de l’Amérique du Sud. Vous y passez une nuit dans la même chambre qu’à l’aller.
Vous poursuivez le long de la route qui s’achève au petit ferry qui vous amènera sur l’enclave chilienne. Vous vous souvenez d’avoir fait cent kilomètres de hors-piste qui n’étaient pas nécessaires, donc c’est une nouvelle route pour vous. En roulant, lorsque vous êtes proche d’une petite mer intérieure, vous voyez un panneau qui présente un parc naturel. Vous décidez, joyeux, de vous enfoncer pendant une vingtaine de kilomètres afin de rejoindre l’océan.
Au loin, vous découvrez une petite place avec quelques voitures garées et une sorte de maisonnette en bois qui abrite des bureaux. Vous descendez de votre moto pour parler avec la jeune fille qui vous salue de loin. Elle vous apprend qu’elle travaille pour un bureau de l’État qui protège la vie animale de la région. Elle vous indique du doigt un chemin à suivre.
Vous prenez quelques affaires pour filmer et suivez le petit sentier, entre les dunes de sable et la pampa herbeuse. Au loin, vous voyez toute une famille, enfin, plutôt tout un village, de manchots empereurs. C’est incroyable de découvrir ces animaux dans leur milieu naturel. Ils sont amassés par petits groupes le long d’une dune de sable, à une trentaine de mètres de la plage de l’océan. Avec leur petit corps sans cou, vous avez l’impression qu’ils ont froid, la tête enfoncée dans leur duvet, collés les uns aux autres.
Vous prenez quelques images et vous vous asseyez sur le sable pour les observer. Les manchots ne bougent pas beaucoup, mais il y a toutefois des solitaires qui se détachent d’un groupe pour aller visiter un autre groupe. Ils avancent les pieds serrés, à dix heures dix, comme des danseuses dont on aurait attaché les chevilles. Certains de ces héros peinent sur de petites montées, d’autres, un peu déséquilibrés, tentent une descente de la dune. Certains, sans doute pour se sécher ou profiter du petit vent, se couchent sur le ventre sans qu’aucun membre ne touche le sol, comme ces poupées que vous aviez enfant et qui dodelinaient dans toutes les directions.
Ils sont vraiment classes, dans leur costume trois pièces. Ce jaune, couleur soleil, autour du cou, est très flamboyant et d’une pureté toute royaliste : ils ne sont pas empereurs pour rien. Concentré sur les manchots, vous en avez presque oublié de regarder autour de la populace. Vous découvrez pourtant qu’il y a tout un écosystème qui tourne autour d’eux : des oiseaux majestueux, des échassiers, quelques petits animaux de type renard que vous distinguez subrepticement au loin.
Après deux bonnes heures passées en leur compagnie, vous décidez de les abandonner dans le froid pour reprendre la route, histoire de ne pas rater le ferry qui vous éloignera de la Terre de Feu. Ce n’est pas qu’il y a foule, mais au gré des vents et des vagues, les bateaux sont parfois fixés au port et plus vous arrivez tard, plus vous diminuez le nombre de ferries disponibles au cas où l’un ou l’autre serait annulé.
Des images plein les yeux, vous reprenez la route après avoir fait un don modeste à la jeune fille qui protège ces espèces. Contre toute attente, le ferry vous attend. Vous grimpez sur son dos et vous quittez la Terre de Feu pour revenir sur l’enclave chilienne tout au sud de la Patagonie.
Encore ce soir, vous dormirez dans un lieu que vous connaissez déjà. Le fameux endroit où vous aviez garé votre moto sur un gravier épais qui avait nécessité l’aide des clients du café pour vous aider à partir. Fort de votre première expérience, vous choisissez votre place de parking en toute confiance et passez une nuit de baroudeur dans ce lieu à peine aménagé. La dame qui vous a accueilli vous sert une grosse soupe pour le repas du soir. Vous achetez une bouteille de vin et prenez le temps de méditer et de penser à vous, à votre voyage, à vos expériences.
Vous réunissez rapidement vos affaires dès le lever du soleil pour reprendre la route, la douane argentine dans une heure, puis enfin, une route inconnue, la fameuse Ruta 40 qui vous fera traverser la Patagonie du sud au nord, du côté argentin. Vous avez choisi la Ruta 40, déjà parce que tout le monde en parle comme d’une beauté incroyable, et vous auriez bien opté pour faire une partie du trajet sur la Carretera Austral du côté chilien, mais la route est principalement du “ripio”, de la piste, souvent en gravier. Depuis l’Afrique, vous en avez goûté, de l’off-road. Vous avez décidé de minimiser les tronçons pour ce voyage à travers l’Amérique du Sud afin de ménager votre monture et aussi votre esprit.

