Du soleil mais pas de rayons

Du soleil mais pas de rayons

Vendredi, Juin 12, 2026

IA2V Chapitre 16.1

Après trois jours, votre bras va mieux. Vous évitez tout effort sur votre muscle qui, à chaque fois qu’il est appelé, vous perce d’une douleur certaine, mais vous arrivez à rouler, à l’utiliser pour au moins accélérer. De toute manière, il s’agit pour vous de rejoindre Quintero pour y déposer vos affaires pour les deux prochaines semaines afin de profiter de la pause de Noël avec Charlotte qui ne devrait pas tarder à vous rejoindre.

Vous l’aurez fait, dans le rythme approprié, de relier Montevideo à Santiago du Chili en passant par Ushuaïa. On pourrait penser que le rythme fut trop soutenu, qu’il vous aura évité certains décors magnifiques, mais vous êtes persuadé que sans ce délai, vous auriez fait pareil. D’ailleurs, la semaine de pause que vous vous êtes octroyée au bord de l’océan est témoin qu’au final, vous aviez une semaine d’avance. Vous n’étiez donc pas dans un rythme effréné, mais dans votre rythme à vous. Tout s’est bien goupillé.

Lily dodeline toujours, cela fait presque deux mille kilomètres maintenant. C’est étrange l’effet que peut donner un simple jerrican lorsqu’il touche la fourche.

Vous poursuivez vers le nord, cette fois par les petites routes, direction Valparaiso, puis Quintero. Vous aurez un jour d’avance sur Charlotte qui est déjà dans l’avion.

Les routes sont magnifiques, couvertes d’une végétation qui rappelle l’Italie du Nord, la costa dei fiori et San Remo. Vous avancez à un rythme lent, on sent qu’on est le 23 décembre, les Chiliens, comme toutes les populations du monde, terminent les achats de Noël, qu’il s’agisse de la préparation du repas de famille ou des derniers cadeaux et les routes sont bondées de conducteurs pressés et excités.

Quelqu’un derrière vous klaxonne, nerveux. Plusieurs coups effrénés. Cela arrive souvent, et vous avez appris à n’en pas tenir compte, mais celui-ci semble en détresse. Vous regardez plusieurs fois dans votre rétroviseur, mais avec le soleil et les reflets, impossible de savoir si le conducteur souhaite juste passer, ou s’il vous dit quelque chose. Un peu plus loin, vous vous arrêtez sur un arrêt de bus. La voiture s’arrête derrière vous, le chauffeur vous explique par signes que votre moto dodeline de l’arrière, qu’il a eu très peur, on dirait que vous allez tomber à chaque mètre.

Vous le remerciez, mais vous ne savez pas que faire. Cette information, vous l’aviez déjà. La nouvelle, c’est que ce n’est pas vous qui rêvez, cela se voit. Le chauffeur repart tandis que vous refaites un check complet de Lily, mais toujours rien.

— Ça va ? Tu as un problème ?

C’est un motard, un vrai, qui s’est arrêté pour vous poser la question. Sur ce continent où personne ne s’arrête jamais, vous êtes surpris. Vous parlez d’un “vrai” motard, car il est sur une GS 1250, pas un de ces motards du pays en petite cylindrée utilisée pour rejoindre le boulot, non, un motard qui a l’air de parcourir le pays pour s’apaiser après une semaine de travail.

— Je suis le président du club de moto de Santiago, si je peux faire quelque chose, c’est volontiers.

Vous lui expliquez les symptômes de votre malheur. Il ne lui faut pas longtemps pour découvrir le nœud du problème : sur votre roue arrière, il y a une trentaine de rayons qui se sont dévissés, il y en a même quatorze qui se sont échappés. Votre roue arrière ne tient pratiquement plus sur la moto et avec le poids, vous avez beaucoup de chance d’être encore en vie.

Décidément, vous en apprenez tous les jours.

Vous sortez votre trousse à outils et vous resserrez tous les rayons, du moins ceux qui restent. Eduardo vous aide. Vous échangez vos numéros de téléphone.

— Je vais passer quelques coups de fil. Roule lentement, évite la vitesse et surtout, les changements de direction trop brutaux. Aujourd’hui, c’est Noël et tout va fermer, mais je vais t’envoyer quelques adresses de garage qui pourront certainement t’aider. Il faut que tu répares ça.

Incroyable, cela fait deux mille kilomètres que vous roulez ainsi, cela aurait pu très mal se terminer. Rien que d’avoir resserré les boulons, l’impression est drastiquement différente. Lily est soulagée, plus solide, ferme dans sa conduite. Vous reliez les cent derniers kilomètres jusqu’à Quintero avec prudence, mais il semblerait que provisoirement du moins, ce soit réglé. Vous aviez demandé à Charlotte de venir avec un casque pour faire quelques virées ensemble, il va falloir réparer tout cela si vous souhaitez vadrouiller ensemble.

Sur la route, vous passez par Valparaiso et les fameuses collines du nord de la ville, une cité de bidonvilles que les locaux vous ont conseillé d’éviter, de jour comme de nuit. Franchement, cela se voit. Personne ne voudrait se perdre là-bas.

Arrivé à l’hôtel, vous vous préparez à accueillir Charlotte. Comme à chaque fois, c’est elle qui a choisi le lieu. Il vous offre un confort que vous aviez presque oublié.

Vous buvez un pisco sour au bord de la piscine. Deux condors sont venus pour vous souhaiter la bienvenue. Il y a une petite plage qui borde une falaise qui donne sur l’océan. C’est magnifique. Vous serez bien ici.

Vous passerez des vacances de Noël au goût particulier, faites de retrouvailles, d’amour et de bons restaurants. Fêter Noël au soleil a toujours un goût particulier, mais vous avez quitté votre pays il y a plus d’un an maintenant, le besoin de se retrouver est immense. Ces retrouvailles ne feront pas un chapitre dans ce livre, ce sont des moments d’intimité que vous souhaitez garder pour vous. Il n’est pas temps de devenir nostalgique ni mielleux, vous souhaitez tout de même informer le lecteur que vous n’avez pas réussi à réparer Lily, - et donc pas de vadrouille à deux sur son dos cette fois-ci -, mais Eduardo vous a transmis le numéro d’un garage qui fait des merveilles à Santiago. Les mêmes cigares péruviens se trouvent dans la petite station balnéaire, vous en profiterez sur cette petite plage magnifique avec Charlotte. Vous mangerez presque chaque jour une variante de céviche, le plat de la côte ouest du continent, y compris le soir de Noël. Les retrouvailles seront larmoyantes, mais la séparation le sera encore plus.

Des fois, vous vous demandez pourquoi vous en êtes là.

Janvier a déjà pris place sur les terres chiliennes que Charlotte quitte, à la fois reboostée et amputée, une fois encore, de la possibilité de rentrer ensemble. Vous chargez Lily les yeux humides. Vous prenez la route de Santiago !

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