Drogue à Ayent

Drogue à Ayent

Mercredi, Mars 25, 2026 [ROMAN]

IA2V - Chapitre 4.2

- Marcel, auparavant ! -

Depuis qu'il fait des petits boulots sur la commune d'Ayent, il a vite compris que son réseau lui permettra de survivre ici sans problème. Jusque-là, les jeunes de la région faisaient des commandes globales que l'un d'entre eux allait chercher à Sion, dans la capitale. Mais Marcel sait exactement où trouver ce que tout le monde cherche. Avec sa petite moto qu'il a volée à un gars à Genève, il peut être mobile et rapide. De plus, il éloigne le risque pour ses « clients » de se faire choper. En effet, quand ton groupe de dix personnes désire acheter un gramme de cocaïne chacun, et bien celui qui va les chercher se retrouve sur la route durant de longues minutes avec dix grammes sur lui. Il passe donc du consommateur occasionnel à un dealer pour ses amis. Le tarif pénal n'est pas le même.

Marcel est prêt à les décharger de ce risque. Il augmente un peu les prix. Il s'y retrouve facilement. De plus, avec les touristes tant en hiver qu'en été, il voit les Genevois et les Vaudois, -fils de riches-, venir s'éclater en station, et c'est une partie de sa clientèle d'avant qu'il retrouve à Anzère. Pour les périodes un peu plus mortes, il y a ces jeunes de la commune qui se retrouvent au cycle d'orientation, dans le village de Botyre. Ils sont friands de films de gangsters, de rap et de rébellion familiale. Marcel leur offre le coup de pouce qui va bien, le frisson, il entretient cette haine des parents. Cela fait du bien à cette commune dite « familiale et honnête ». Tout le monde sait qu'on est loin de l'image que la commune essaie de faire briller dans la presse. On est plutôt dans une contrée que personne ne dirige vraiment, où les amis font les présidents, ces présidents offrent des avantages à ces mêmes amis et l'argent tourne en circuit fermé, avec la basse populace qui ne comprend pas, reste pauvre, en se félicitant de ne pas être plus pauvre que ça.

Marcel est dégoûté de faire ce petit boulot. Il aurait voulu faire des études tout en travaillant dans des bars ou des restos, comme les gens d'ici. Mais il est difficile de travailler honnêtement quand tu n'as pas de papiers, que tu es noir et que tu as un vécu qui fait frémir toutes les mamans et leurs enfants.

Au moins, dans cette commune, il ne fait pas vraiment de mal. Il est le karma. Il vient venger tous les hommes libres en s'attaquant aux pires d'entre eux : les bienveillants, ceux qui prennent la parole sans rien connaître, ceux qui acceptent les gens différents mais sans les introduire vraiment, ceux qui violent, volent et trucident, mais qui sont de la région, alors on ferme les yeux aussi lourdement que les rideaux. On accepte son destin parce que Dieu reconnaîtra les siens.

Eh bien juste avant Dieu, il y a Marcel. Bien sûr, Dieu reconnaîtra les siens, après, plus tard, quand vous aurez fini de gesticuler.

Marcel sourit. En fait, il n'est personne, juste un petit gars qui est venu en nageant d'Afrique et qui vend un peu de dope pour s'en sortir. Les gens, ce qui leur arrive, c'est finalement ce qu'ils ont cherché. Lui n'est rien, même pas un vecteur. Il est le fruit des réactions en chaîne de la vie, une vie que les habitants du coin se sont choisie.

L'histoire de ne rien faire, surtout pas aider.

Aujourd'hui, il est avec le seul garçon qu'il trouve différent, Cyprien. Un petit jeune de la région qui est passionné de sport et de jeux de société. Ils se voient souvent au cycle d'orientation pour jouer au basket, Cyprien ne lui a jamais acheté de drogue. Il n'aime pas ça. C'est peut-être pour cela que Marcel l'a tout de suite aimé. Ce garçon n'est pas comme les autres. Il n'est pas révolté, seulement gentil, attentionné, bienveillant. Pour une fois, Marcel n'a pas devant lui quelqu'un qu'il veut blesser, mais quelqu'un à qui il veut ressembler.

Les deux garçons se sont liés d'amitié et passent beaucoup de temps ensemble.

Cyprien se doute que Marcel fait des trucs pas très catholiques, toutefois, il ne juge pas, il pense que son rôle est d'aider, pas de condamner. Ainsi il lui trouve un petit job chez sa mère, une avocate d'Ayent. C'est une chance unique pour Marcel d'approcher de la branche qu'il souhaite étudier et aussi de gagner un peu d'argent honnêtement. Il accepte de s'occuper de la forêt autour de la maison, mais aussi de débroussailler le terrain en pente. Madame Marilou le paye, pas grand-chose, mais cela lui permet d'approcher de ce métier qu'il souhaite tant exercer et cette maison qui l'intrigue.

Mais surtout ! Surtout !

En s'occupant de la forêt, il s'assure que seul lui y entre. Car ce que tout le monde ignore et en particulier Cyprien et sa famille, c'est qu'il habite dans cette forêt. Cyprien, quand il était petit, avait bâti à l'intérieur une cabane dans les arbres, pas très haute, juste à un mètre du sol où il venait jouer dans le temps.

Cette cabane, depuis quelques années, était une ruine que Marcel a retapée. Il l'a aménagée d'un sac de couchage trouvé à la déchetterie et d'un coussin fait de branches et de mousse de la forêt. Personne ne vient jamais par là. Il est caché et profite d'un lieu idéal au loyer pas cher.

Parfois, la nuit, il entend Cyprien rire avec sa mère en jouant dans la piscine. Il aurait voulu les rejoindre, profiter de la vie, surtout qu'à Coya, il adorait nager dans le bassin formé par la rivière qui coule près de sa maison. Il a appris à nager très tôt, sa mère lui disait que trop d'enfants meurent dans l'eau sans apprendre. Il devait s'y mettre aussi vite que possible, afin qu'elle ne s'inquiète plus jamais pour lui.

Alors qu'il est en train de débroussailler le jardin, Marilou s'approche de lui.

— Comment vas-tu, Marcel ?

Il éteint la débroussailleuse et ôte ses protège-oreilles.

— Bien Madame, merci.

— On a bien dit vingt francs de l'heure ? Voici cent francs pour toi.

Marcel met l'argent dans sa poche.

— Tu travailles bien, tu sais. Et Cyprien ne tarit pas d'éloges sur toi. Je crois que tu lui fais du bien. Votre amitié est précieuse.

Elle fait une petite pause, fait mine de partir, puis reprend :

— J'aimerais te remercier pour ce que tu fais. On passe notre temps à se croiser, mais sans jamais prendre le temps de nous connaître. Ça te dirait qu'on aille manger tous les trois un de ces quatre ?

Marcel accepte, timidement, surtout parce qu'il voit Cyprien faire de grands gestes de supplication derrière sa mère.

— Alors je te propose jeudi, si cela te convient.

Bien sûr que cela lui convient.

Ce jeudi-là, il met sa plus belle chemise. Il a rendez-vous avec Cyprien au cycle de Botyre. Ils iront ensemble chez lui, à la maison.

C'est un jour important, un souper avec Madame Marilou. C'est inespéré pour un gars comme lui. Des fois, Marcel se sent béni des dieux, assez du moins pour en oublier ce qui l'amène ici.

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