
Chapitre 12.2
- Marcel, auparavant ! -
Marcel regarde une dernière fois le bâtiment d’Explosit, situé dans le quartier industriel d’Yverdon. Il pénètre dans le bus devant le bâtiment. Un coup d’œil vers le haut de la majestueuse rampe, qui s’inscrit au centre du hall comme des racines irriguant tout le bâtiment du sang de Jicé, amenant à la fois des éléments nutritifs mais aussi des tumeurs malignes.
À la gare, il retrouve ses amis du théâtre. Ils ont préparé une petite brochure pour lui, contenant les textes qu’ils ont joués, accompagnés de photos de toute la mise en scène. Marcel est touché. Lui qui n’aime pas trop être mis en avant ne peut réprimer une larme en voyant l’amitié si forte qui les unit.
— Je sais que je n’ai pas été super cool avec vous, mais j’en avais besoin pour assurer mon futur.
Esteban s’approche de lui :
— Je ne suis pas sûr qu’on ait tout compris, mais c’était une belle expérience. Tu nous as utilisés, mais tu as l’air d’un type bien ; la Suisse ne te mérite pas. Alors, on te souhaite de réussir et surtout de trouver ce que tu es venu chercher.
Aline fait aussi un pas pour lui poser la main sur l’épaule.
— C’était rigolo, et ton histoire de catalyser les truands m’a fait du bien. On ne joue pas que du théâtre, mais on essaie d’y associer un but. J’espère avoir été à la hauteur.
Marcel se dégage. Il y a trop de monde autour de lui. Tout cela le met très mal à l’aise. Il se dirige vers le passage sous-voie et ressort sur le quai du milieu, celui du train pour Lausanne.
Il entre dans le wagon. Il ne peut s’empêcher de se retourner pour saluer une dernière fois. Il remarque que Samantha est en train d’immortaliser ce moment en photo. Il regrette, mais il n’y peut rien. Quelle probabilité que cette photo tombe entre les mains de la police ?
Il s’assoit côté fenêtre tandis que le train se dirige vers le sud. Il doit rester attentif, car il n’a pas de titre de transport, mais il paraît que les Suisses sont tellement sages qu’ils se contrôlent eux-mêmes. On ne lui en voudra pas de voyager tel qu’il est, en pauvre petit Noir troublé.
À Lausanne, il change de train. Direction le Valais. En longeant le lac Léman, il pose son front contre la vitre et se laisse emporter par la beauté du paysage. Il est bien loin de sa Guinée natale. Ces montagnes qui se reflètent dans le miroir de l’eau offrent un paysage propice au rêve. Il se rappelle de son “pourquoi”, pourquoi il a entrepris ce voyage, avec quelles intentions, dans quel but.
Il prend son téléphone pour envoyer un message Telegram. Il repense à Aminata. Il espère qu’elle se porte bien, qu’elle ne s’ennuie pas trop, qu’elle tient le coup là-bas. Il se promet encore et encore qu’il ira la chercher, bientôt.
À Sion, il prend un bus pour Anzère. Il s’arrête comme prévu à l’église. Il n’a pour tout bagage que son sac de sport, dans lequel il a glissé son nécessaire de toilette, quelques habits et son petit carnet dans lequel il prend parfois des notes pour ne pas s’emmêler les pinceaux. C’est vrai que lors de la préparation de cette vengeance, la discussion avec son mentor a été longue et dense. Il avait pris des notes pour ne rien oublier. Le carnet est dans un état pitoyable, mais à force de le lire, il en connaît chaque mot par cœur. Ce petit élément de papier est finalement tout ce qui lui reste de son ami. Une preuve que tout est vrai. Que cela en vaut la chandelle. Sur la première page, il a dessiné le visage d’Aminata. Il n’est pas bon dessinateur, mais chaque trait lui rappelle la beauté de ses contours.
Une femme l’attend devant la porte du grand édifice qui abrite un hôtel et un restaurant.
— Bonjour, Marcel, c’est bien ça ?
Il hoche la tête sans répondre, un peu intimidé.
— Je m’appelle Anna, je suis ta référente pour le travail auquel tu as postulé. Jipé, enfin, le patron, te recevra dans une heure, le temps pour moi de tout t’expliquer.
Elle emmène Marcel dans le jardin sans passer par le bâtiment. Elle lui montre la porte dérobée, puis lui présente l’endroit dans lequel il travaillera. Elle lui explique les règles du jeu, afin que, lorsqu’il rencontrera le patron, il n’ait plus qu’à le remercier sans poser de questions. Cette manière de procéder convient parfaitement à Marcel, qui n’en attendait pas moins. Jipé le recevra deux minutes, lui indiquant combien il est bon de faire travailler des gens comme lui, des petits Noirs perdus qui cherchent à faire fortune dans ce beau pays qu’est la Suisse. Il prendra souvent Anna à partie en se moquant de lui. Il aime rappeler la chance que Marcel a de pouvoir évoluer sans souci au sein de ces murs. Marcel sent que ce monsieur a beaucoup d’arrogance et une très haute opinion de lui. Il sent aussi qu’il est redoutablement limité en termes d’intellect, ce qui l’arrange bien pour ce qu’il a prévu de remplir comme mission ici. Après, il ne restera plus qu’à s’occuper de Marilou.
Marcel travaille depuis un mois dans ce restaurant de montagne. Il a pris ses habitudes, trouvé de quoi se loger et même profité de la grandeur du bâtiment et du nombre d’employés. Cela lui permet d’agir à sa guise sans être sans cesse interrogé sur ses activités. Il a eu le temps de s’intégrer dans la pègre locale, à Sion. Il remplit ses tâches avec soin et gagne suffisamment d’argent pour pouvoir manger et boire. Assez d’argent pour vivre, même s’il est sans papiers, dans un pays qui met en prison et expulse les gens de son genre. Marcel a pu analyser la situation. Son plan commence à prendre forme.
C’est fabuleux, la technologie d’aujourd’hui.
Sur les conseils de son mentor, Marcel a acheté en plaine une petite caméra de surveillance.

