
I2V Chapitre 8.2
- Marcel, auparavant ! -
— Tout le monde en parle pourtant.
Le client tente d’en savoir plus, mais Marcel ne sait rien. Il en a entendu parler, c’est sûr, mais il ne veut pas de problèmes, il refuse d’entrer dans le débat.
Ce client, c’est un conseiller communal d’Ayent. Une personnalité politique. Marcel ne comprend pas tout à la manière dont la politique est organisée en Suisse, mais ce monsieur est quelqu’un d’important localement.
Au fil de la discussion, Marcel comprend qu’il est plutôt favorable à Jipé et à son hôtel-restaurant. Pourtant, cela va trop loin. La commune était au courant que le lieu faisait face à des difficultés, mais pas aussi frontales. La station a besoin d’un restaurant diversifié, capable de recevoir de grands groupes. Il n’y en a pas d’autres dans la région, mais la commune n’est pas responsable des agissements d’un patron aigri. Parfois malhonnête. Car soyons clairs, les difficultés auxquelles fait face Jipé sont plus des problèmes dus à son caractère que financiers.
Cette exposition à la télé n’arrange finalement personne.
La commune a tenté de lui venir en aide, parfois en fermant les yeux sur certaines rumeurs, mais depuis que les médias ont senti le filon, il est impossible d’arrêter la machine à broyer les honnêtes gens.
— Tu vois, notre rôle n’est pas de juger ni de punir. On essaie simplement d’offrir un service à notre tourisme familial, de trouver des compromis entre l’offre et la demande.
Autour de la table, plusieurs adultes se partagent un verre de vin blanc. Les avis divergent sur ce qui s’est passé pour en arriver là. Marcel accompagne l’apprenti cuisinier du restaurant, qui a été pris pour témoin par le groupe qui débat sur la situation de ce restaurant dont on soupçonne qu’il ne se relèvera pas.
Ils partagent à la fois le regret de perdre un lieu bien établi de la station et la fatalité d’une situation dont on savait depuis longtemps qu’elle leur pendait au nez.
Ce qui a tout déclenché, c’est l’émission “Temps présent” de dimanche soir, qui a diffusé un documentaire sur les agissements du patron. Ils sont revenus sur la campagne d’affichage étrange de la place du village, sur les photos privées qui ont été diffusées sur les réseaux sociaux, sur les plaintes des occupants des chambres, mais surtout, et ce fut le coup de grâce, sur les analyses d’hygiène de la nourriture servie.
— C’est à peu près certain que l’émission profitait d’un indicateur au sein même de l’établissement.
— Oui, c’est comme si le journaliste savait exactement quoi chercher et quels produits analyser.
Marcel baisse les yeux. Il analyse discrètement chaque visage autour de la table. Il tient à se souvenir des noms et des fonctions de chaque personne présente pour connaître les forces qui débattent.
— Des matières fécales dans le risotto !
L’homme qui prononce ces mots se tape le front de la main.
— Oui, et pas qu’un peu. Comme si le cuisinier se torchait le cul en faisant la bouffe.
— C’est absolument dégueulasse.
Comme pour accepter l’idée, l’homme qui prononce ces mots commande une nouvelle bouteille de Fendant.
— Par contre, ils n’ont pas trouvé grand-chose sur l’organisation des contrôles. Les frigos étaient bien entretenus, la nourriture bien notée, les listes des températures signées.
— Oui, visiblement, Jipé savait comment entretenir l’illusion, mais dès que le journaliste a gratté un peu, ils ont découvert des bouteilles de vin qui se faisaient passer pour un grand cru, mais dont on avait remplacé le breuvage par un vin très banal, des normes incendie pas respectées dans sa cave et de la viande de bœuf qui n’en était pas.
— Servir du blaireau à la place du bœuf sans prévenir, ce n’est pas banal.
— Mais sa cave, les normes incendie, on s’en fout un peu, c’est chercher la petite bête.
Le conseiller communal regarde le dernier interlocuteur :
— On ne parle pas d’une cave au sens propre, mais d’un sous-sol qui possédait une dizaine de tables et qui accueillait les grands groupes alors que le nombre maximum n’était jamais respecté et surtout, pas d’extincteur, pas de chemin de fuite, une sortie de secours fermée à clé et l’escalier principal trop étroit pour un tel lieu.
— Ah ouais, quand même, ça fait beaucoup, je ne savais pas.
Le sommelier apporte la bouteille de vin et une assiette de viande froide.
Le plus âgé du groupe sert tout le monde avant de se saisir d’un peu de pain de seigle et de viande séchée.
— Le pire, reprend le politicien, c’est l’analyse de ses comptes. Chaque fois que Jipé offrait un service supplémentaire, il le faisait sous la table. Par exemple, la soirée où les espions de l’émission étaient présents, ils ont demandé s’il était possible d’avoir un petit orchestre pour une animation musicale. Le groupe est venu, mais si les clients ont bien payé la prestation, pas de facture, pas d’inscription nulle part dans le grand livre. Les musiciens ont été payés sous la table et les clients ont payé un argent qui a rejoint immédiatement la poche de Jipé sans passer par la caisse.
— Tout le monde de la restauration sait que ce genre de méthode existe, ce n’est pas si grave !
Le conseiller grimace.
— Tu as raison, mais ce n’est pas parce que ce sont des méthodes qui existent qu’elles sont légales. On parle de fraude à la TVA, d’enrichissement personnel, de tromperie de la clientèle et maintenant, la police soupçonne que plusieurs personnes étaient engagées sans contrat et sans fiches de salaire. Du black, quoi.
Marcel baisse les yeux. Il ne faudrait pas que son regard le trahisse. Il se lève.
— Je dois vous laisser, bonne soirée. Et merci pour le verre.
Il a prononcé ces mots discrètement, comme pour ne pas déranger.
Il se dirige vers la porte.
Cette soirée est habituelle depuis quelque temps. On dirait que le village ne parle plus que de ça depuis un mois, comme si c’était l’événement d’une décennie. Marcel est étonné de voir que dans la région, tout le monde agit en équilibriste sur la crête qui sépare le bien du mal, du moins en termes de légalité. Mais lorsque quelqu’un se fait attraper, ils en parlent comme si la malchance était intervenue sans qu’ils ne puissent rien y faire et surtout : ils s’en donnent à cœur joie pour enfoncer un peu plus la tête de celui qui en est victime.
Quelques jours plus tard, alors qu’il se dirige vers le restaurant pour y travailler, comme tous les jours, Marcel voit de loin qu’il y a un problème sur la place de parc, devant le restaurant. Il voit une voiture de police et Jipé, très agressif, qui crie, le visage tout rouge.
Marcel n’est pas très fier.
Il aurait dû voir arriver le coup, mais hélas, il est parfois bien trop jeune pour supporter la pression du monde économique.

