Départ de Montevideo

Départ de Montevideo

Vendredi, Mars 20, 2026 [ROMAN]

IA2V - Chapitre 4.1

C'est long.

Attendre, attendre, attendre.

Être fixé à un endroit sans pouvoir parcourir la région, visiter ou profiter de la vie. Durant cette attente, vous apprenez que, dans le même conteneur, il y avait deux voitures et deux autres motos. L'une d'elles appartient à un Suisse qui a traversé l'Afrique de l'Ouest en moto en même temps que vous. Vous vous êtes croisés plusieurs fois. C'est un écrivain qui réalise aussi de petits films qu'il poste sur Facebook et sur YouTube. Vous avez l'occasion de manger ensemble plusieurs fois. Bien que vous ayez fait le même voyage, les sensations ne sont pas les mêmes. Vous ne racontez pas les mêmes anecdotes et n'avez pas les mêmes pays préférés. C'est enrichissant de partager.

Vous prenez conscience de tout ce que vous avez raté, tout en vous enorgueillissant de ce qu'il a manqué. Un orgueil relatif, cela vous montre simplement que, même en passant parfois jusqu'à trois mois dans certains pays, comme la Namibie, vous n'en faites jamais vraiment le tour. C'est ainsi, les amitiés entre voyageurs. Ce sont des moments privilégiés, car vous êtes liés par une même expérience. En même temps, vous réalisez la beauté de votre solitude et l'unicité de l'expérience que représente le voyage en solo. Ce n'est pas pour tout le monde, mais lorsque vous êtes fait de ce bois-là, les échanges sont enrichissants s'ils restent ponctuels.

Dans l'auberge, vous croisez aussi une Française qui va commencer son voyage. Elle a envoyé sa moto de la France à Montevideo, y a mis tout son équipement sauf son casque qu'elle s'est fait envoyer par paquet postal. Bien entendu, son paquet a été retenu en douane qui lui demande de payer environ 600 EUR de taxe d'importation.

— Bon, la taxe, c'est plus que le prix du casque. Rachète-en un, lui dites-vous, simpliste !

— Non, mais je suis prête à payer. C'est le casque que je veux. Et tu sais bien, un motard est attaché à son casque. Je ne veux pas me mettre dans le dur avant de commencer, ce sont les aléas de l'aventure.

Vous ne partagez pas cette philosophie, mais vous pouvez comprendre l'argument. Elle ajoute :

— Mais je ne veux pas payer si c'est de la corruption, alors je les ennuie en demandant des quittances signées. Je ne veux pas être celle qui favorise la corruption en Uruguay.

Vous souriez.

Son voyage va être long.

Il n'y a rien qui va dans sa phrase. Le deal est simple : tu veux ton casque, tu paies 600 EUR. Tu ne le veux pas, tu ne paies pas et tu en rachètes un autre. Depuis quand le voyageur est-il une norme éthique dans un pays étranger ? Déjà, le mot « corruption » est utilisé selon les valeurs européennes. Dans la plupart des pays, certains passe-droits européens sont considérés comme de la corruption, tout en niant que ce qu'ils font en soit. Nous avons déjà assez de pression, en tant que voyageurs, pour mettre certaines valeurs en avant, car nous sommes bien conscients que, dans beaucoup de cas, nous représentons « le » voyageur.

Vous êtes parfois le seul motard qu'un peuple verra de la décennie. Si vous êtes gentil, ils penseront que tous les motards le sont. Dans le cas contraire...

Il est vrai que cela est surtout vrai en Afrique noire, mais partout dans le monde, il existe des endroits peu visités par les touristes. Vous êtes donc le représentant de tous les voyageurs. Y amener et imposer vos propres valeurs européennes pour les « éduquer » est, selon vous, non seulement un non-sens, mais surtout irrespectueux envers ces gens que vous croisez.

Vous retrouvez Eduardo une dernière fois, devant le conteneur qui est enfin arrivé. C'est un moment particulier que celui de savoir que vous allez enfin pouvoir reprendre la route. Lorsque la porte du conteneur s'ouvre, c'est comme si vous retrouviez une vieille amie. La moto est couverte d'une couche de champignons humides qui se sont formés durant le voyage. Après un petit coup de boost sur la batterie, Lily sourit de ses phares.

Un passage par l'auberge pour la charger, un passage par le garage Honda pour changer les pneus et effectuer un grand service et, le vendredi 21 novembre, vous reprenez la route, direction le sud. Différents événements ont modifié drastiquement votre itinéraire. Déjà, Charlotte vient vous retrouver à Santiago du Chili le 24 décembre. Il faut donc que vous soyez là-bas à cette date. Un mois pour faire environ sept mille kilomètres. Cela ne vous fait pas peur, mais vous décidez de modifier vos plans. Pas de visite de l'Uruguay, pas le temps. De plus, votre mois à Montevideo ne vous a pas forcément donné envie d'explorer davantage.

Ensuite, vous voulez aller à Ushuaïa, c'est une sorte de passage obligé, comme le cap des Aiguilles en Afrique du Sud. Vous décidez donc de tracer la route, surtout que vous devez repasser par Buenos Aires pour aller chercher votre équipement pour le froid. Vous reprendrez donc le ferry, mais depuis Colonia del Sacramento, une ville inscrite au patrimoine de l'UNESCO et surtout, l'occasion de faire quelque cent cinquante kilomètres sur votre moto.

Trois mois que vous attendez de tourner la poignée de l'accélérateur. Vous ferez un tour de la ville en moto avant d'embarquer.

Et après Buenos Aires, la route 3 en direction du point le plus au sud de l'Amérique du Sud.

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