Dans un claquement de bras

Dans un claquement de bras

Vendredi, Juin 5, 2026

IA2V Chapitre 15.1

Lily dodeline de la roue arrière, pourtant vous savez, depuis la Sierra Leone, que le moindre signe de défaillance de la moto est un signal qui nécessite que l’on s’arrête avant qu’il ne soit trop tard. Alors vous vous arrêtez. Vous regardez la moto, la roue avant, la roue arrière, vous contrôlez la pression, vous soulevez la selle pour voir si c’est à cet endroit que ça gêne, mais rien. Tout a l’air normal.

Vous avancez de quelques kilomètres seulement. Vous essayez de sortir de la ville, ce cul qui bouge vous inquiète. Votre cerveau tourne à mille à l’heure, vous voudriez comprendre. Selon votre plan, vous allez faire cinq cents kilomètres durant les trois prochains jours et vous doutez que Lily puisse tenir le coup avec un tel comportement. Ce que vous constatez encore, c’est que lorsque vous roulez à basse vitesse, le dodelinement est plus marqué, alors qu’il est quasiment imperceptible lorsque vous dépassez les quatre-vingts à l’heure.

Vous profitez d’être toujours en ville pour vous arrêter au prochain atelier moto. Quelqu’un va peut-être découvrir le pot aux roses avec un regard neuf. Le garagiste vient vous voir. Il vous fait comprendre que c’est à vous de lui dire ce qu’il y a. Lui, il ne diagnostique pas, il répare.

Encore une fois vous vérifiez la pression, vous démontez la selle, vous essayez de comprendre, impossible de trouver quoi que ce soit. Tout a l’air normal. Enfin presque. Vous constatez que le jerrican d’essence fixé à l’avant de la moto touche la fourche avant. Vous remettez non sans mal le bidon à sa place initiale et vous reprenez la route. Ce doit être ça. Il semble que le gauche-droite de Lily s’estompe un peu. Quoique !

Vous vous astreignez à faire confiance. Comme vous l’aviez fait des années auparavant avec vos hommes, lorsque vous étiez à l’armée et que vous aviez du mal à déléguer. Vous apprenez à faire confiance. Vous caressez la moto en lui parlant. Vous lui demandez de rester sage, de rester tranquille.

Vous entrez sur l’autoroute et vous accélérez. En effet, le mouvement étrange disparaît. Vous avalez les premiers cinq cents kilomètres avec une confiance mitigée. Arrivé à destination, vous recontrôlez le tout. Vous avez compris que le jerrican joue un rôle, alors régulièrement vous le repoussez vers l’arrière afin d’éviter tout frottement.

Le lendemain, vous repartez pour cinq cents kilomètres de plus. Toujours la même histoire, toujours la même sensation.

Vous avez définitivement quitté le froid. Avec ce qui vous arrive, impossible d’alléger la tenue. Vous avez peur en roulant, vous êtes attentif au moindre bruit, au moindre mouvement bizarre, le stress vous fatigue. Tous les cent kilomètres environ, vous faites un check. Vous poursuivez, droit au nord. La végétation dense de la Patagonie laisse place à de la pampa d’arbustes secs. Il y a plusieurs fois où votre rythme doit ralentir, il y a des pompiers qui combattent le feu. L’ambiance en ce début décembre est tendue pour les étrangers. L’extrême droite vient de remporter les élections en volant la direction du pays à la gauche communiste et vous croisez des colonnes de gens, des Vénézuéliens en particulier, qui fuient le pays, le nouveau président leur laissant deux mois avant de procéder aux expulsions.

Vous vous rapprochez du centre du pays, de Santiago, avalant les kilomètres dans cette partie du pays qui n’est pas la plus belle, profitant souvent de l’autoroute plutôt que de parcourir de petites routes, inquiet pour Lily.

À une centaine de kilomètres de Santiago, vous jetez votre dévolu sur un hostel sur la côte, une maison sur une colline qui a tout d’une auberge espagnole. Vous vous y posez pour une petite semaine, histoire de calmer le rythme, de mettre à jour vos textes et vos images avant d’entrer dans la période de Noël.

Cette auberge est organisée pour les étrangers, en particulier pour les aficionados de surf. Elle est remplie d’Européens qui viennent passer leurs vacances dans ce petit coin de paradis. Plages qui ressemblent à des stations européennes avec un immense coin “autour du feu”. Les jeunes d’une vingtaine d’années s’y réunissent le soir pour discuter, débattre de leur plus belle vague de la journée et chanter, parfois aussi. Les soirées se terminent toujours autour de joints de cannabis. Vous n’êtes pas à l’aise. C’est un peu la réunion de tous les parias européens, il y a un Italien homosexuel, des Chiliennes en recherche de maris ou au moins de séquences TikTok à filmer, des Français que la vie rebute, une Allemande solitaire qui surfe le jour et baise la nuit. Au vu de vos moyens, vous avez opté pour une chambre en dortoir mixte, qui vous permet d’être aux premières loges de ces orgies de sexe, de tabac et d’irrespect.

Vous restez à une bonne distance de tout ceci, ce qui n’est pas difficile, puisque les clients de l’auberge vous font sentir que vous n’êtes pas dans le bon monde. Ce modus vivendi vous convient très bien.

Vous profitez d’écrire, du sauna, de faire quelques excursions avec Lily pour choisir à chaque fois un restaurant différent et vous retrouvez votre meilleur ami, l’océan, dans lequel vous vous plongez souvent.

En ville, vous avez découvert une boutique d’ésotérisme qui vend des cigares péruviens. Ce ne sont pas de bons cigares, mais cela fait l’affaire, ils sont surtout très bon marché. Lily continue de dodeliner de l’arrière. Vous en êtes à compenser avec le guidon, vous en oubliez presque vos peurs.

Alors que vous êtes en ville pour acheter ces fameux cigares, après une séance de sauna réparatrice, vous parquez la moto sur une place de parc en pente. Lily n’est pas stable. Elle penche sur la gauche. Au moment de mettre le pied à terre, vous sentez le poids de la moto qui vacille. Vous serrez les muscles du bras pour la retenir dans sa chute. Vous sentez le biceps qui gonfle, mais le choc entre la détente du sauna et la force que vous devez insuffler dans votre muscle est trop drastique. Vous sentez le biceps se tendre, puis vous entendez un gros claquement, le muscle s’est déchiré, le tissu s’est recroquevillé tout proche de votre épaule, la douleur est piquante et vous manquez de vous évanouir sous l’effet de la douleur. Vous vous retrouvez assis contre Lily qui s’est couchée sur le côté. Un homme vous aide à relever la moto. Vous ne sentez plus votre bras droit, impossible de lui faire faire quoi que ce soit.

Vous reprenez la route en vous aidant de votre bras gauche seulement, tenant l’accélérateur à deux doigts, souffrant en silence. Vous vous maudissez. Cela n’aurait pas dû arriver. Vous évoluez dans une brume épaisse. Vous retournez à l’auberge pour vous poser.

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