
IA2V Chapitre 13.2
- Marcel, auparavant ! -
Marcel quitte le local radio.
Et dire que c’est Jicé qui l’avait fait construire.
Il a rempli son office parfaitement : insonorisation, décor, fond vert, ce fut parfait pour ce dont il avait besoin.
Il revient dans la salle principale, ce merveilleux bar gothique, où le steampunk est à la fête. Quel lieu magnifique. On lui en avait parlé, mais c’est toujours difficile d’imaginer. Maintenant qu’il y est, il voit bien toute l’ampleur des qualificatifs qu’utilisait son mentor pour lui en parler. Il y a dans ce lieu une âme. Pas seulement un décor. Pas comme dans les autres lieux, en bas, où on sent bien que Jicé a non seulement copié Henigma en y achetant les mêmes tireuses à bière par exemple, mais lui en a juste fait un thème bankable. C’est à la mode, donc je le fais, ça va me rapporter plein d’argent.
Dans l’étage qu’occupe le créateur d’aventure, on sent bien que la mode avait peu d’intérêt pour celui qui a construit cela. Il souhaitait avant tout se démarquer tout en imprégnant chaque parcelle de l’espace. Il n’offre pas quelque chose à la mode, mais une entrée sur son univers, sur sa folie, sur l’immensité de son monde. Une petite porte derrière un rideau rouge. Quand tu soulèves l’étoffe, tu devines une immensité sans pouvoir la saisir complètement.
C’est comme Marcel lorsqu’il est arrivé en Europe.
Nageant sur les rives espagnoles, il a sorti la tête de l’eau et il entendait : “l’Europe, l’Europe !”. Mais de son point de vue, il ne voyait de l’Europe qu’une plage de sable. Il voyait, en levant un peu les yeux, des lumières au loin, quelques habitations, un peu de vie. Il avait l’intuition d’un continent, mais la vision d’une région d’Espagne seulement.
Marcel passe cette fois-ci le rideau rouge à l’envers. Il referme les mondes d’Henigma après lui. Il met le pied sur la rampe qui l’amènera en bas, dans cet espace commun repoussant. En descendant, il se laisse porter par le regard. Il y voit différentes entreprises qui ont toutes fini par être achetées par Jicé ou par faire banqueroute. Le café, le cinéma, les restaurants, le kiosque, la pharmacie et j’en passe.
Avec ses méthodes, Jicé aurait dû être arrêté dans son délire bien avant, mais la Suisse aime les mégalomanes, elle les soutient et les honore. Même lorsqu’il a fait plusieurs fois faillite. En Guinée, sa tête serait depuis longtemps empalée sur un pique avec ses testicules dans la bouche.
Mais nous sommes en Suisse.
Arrivé au rez-de-chaussée, il pose le pied sur le linoléum rayé. Marcel entend derrière lui un “psst”. Il se retourne.
Derrière l’arrondi de la scène, il voit Jicé qui lui fait un signe de la main. Il l’invite à venir.
Plus curieux qu’intéressé, Marcel approche. L’homme tout maigrelet qui se prend pour quelqu’un d’important est terrorisé. Il a à la fois des yeux ébahis et la langue qui frétille, la mâchoire agressive.
Plus Marcel approche et plus l’homme recule, finissant par lui tourner le dos pour l’amener dans les profondeurs de la cantine, derrière le restaurant.
Car oui, indécis et incapable de générer des idées, à force d’hésiter entre satisfaire sa clientèle par de la nourriture populaire et gastronomique, Jicé a fini par tout faire à la fois dans des lieux séparés par un nom, les tables étant posées les unes à côté des autres, ignorant cette règle commerciale simple qui est que “quand tu tentes de plaire à tout le monde, tu ne plais à personne”.
Dans son camping de Coya, Marcel avait déjà pu voir à l’œuvre cet adage essentiel.
C’en est presque ridicule, mais Marcel voit l’homme faire deux pas en courant pour rejoindre une chaise face à lui, sur laquelle il s’assied en urgence, faisant mine ensuite d’être tout à fait à son aise, comme s’il l’attendait. Il arbore encore sa chemise rose, comme si sa virilité le lui permettait.
— C’est toi, n’est-ce pas ?
Marcel est debout à deux mètres de Jicé, il le regarde, un peu de haut, ignorant les invites à s’asseoir de la main de l’homme en face de lui.
— C’était bien fait, bien joué. Je sais reconnaître les gens de talent, c’est mon métier, tu sais ?
Marcel le regarde comme il regarderait un mouton dans son enclos.
— Tu sais que j’ai de l’argent, je peux t’offrir une belle somme pour refaire, pour moi, ce que tu as fait contre moi. Je suis prêt à t’offrir 3’000 francs par mois, c’est beaucoup d’argent.
Silence !
— 3’600 ? 4’000 ?
Une jeune serveuse entre dans la pièce. Elle attend que Jicé ait fini avant d’oser l’interrompre :
— Votre rendez-vous est arrivé Monsieur !
Jicé fait des mimiques un peu absurdes avec son faciès. Elle comprend. Elle sort.
Marcel le regarde comme il regarderait un coq dans sa basse-cour.
— Tout le monde a un prix, tu sais ? Je suis prêt à payer !
On sent l’impatience dans les mots du vieil homme. C’est sa manière de comprendre le monde, que de l’associer à un prix.
Marcel vient vers l’homme. Il saisit la serviette blanche sur la table et tout en prenant son temps pour la lui mettre comme à un enfant, il dit :
— Vous avez raison, sûrement, moi je n’y connais rien.
Marcel tourne autour de Jicé pour positionner la serviette sur son cou.
— Je sais seulement que lorsqu’on paie plus souvent qu’on ne se fait payer, c’est qu’on donne une valeur aux autres alors qu’on n’en a aucune.
Il termine le nœud derrière le cou de Jicé. Il a eu peur, peur de finir étranglé, agressé, étouffé, mais il constate qu’il n’en est rien.
— Et moi je ne travaille que pour des hommes valeureux. Pas pour des hommes qui n’ont aucune valeur. Quel que soit mon prix à moi, le vôtre me rebute.
Marcel prend un bol d’un liquide blanc, une soupe ou du lait. Il prend une cuillère, dépose le bol devant Jicé, plante sa main droite sur l’avant-bras de Jicé pour le forcer à rester assis. Il augmente la pression quand il sent ce dernier s’emparer d’une certaine révolte, mais le vieil homme n’ose bouger. Marcel le nourrit comme un bébé, lui amenant la cuillère remplie du liquide blanc à la bouche en chuchotant à chaque fois :
— Une cuillère pour le juge, une cuillère pour le maire, une cuillère pour le président du parc d’innovation…
Et ainsi de suite.
La scène dure moins d’une minute, mais elle paraît bien trop longue.
La gêne est palpable.
Marcel dépose la cuillère, il saisit un coin de la serviette autour du cou de Jicé et lui essuie la bouche, étalant une belle trace de liquide crémeux sur la joue de Jicé.
Il s’en va.
Marcel est presque à l’espace qui sépare la cantine du restaurant. Il se retourne. Jette un dernier regard à Jicé.
Marcel le regarde comme il regarderait une vache devant l’abattoir.
Il n’a pas besoin de cela. C’est fini, quoi qu’en pense Jicé, mais il a kiffé cet instant.
Il sort.
Marcel regarde une dernière fois le bâtiment d’Explosit, situé dans le quartier industriel d’Yverdon. Il pénètre dans le bus devant le bâtiment.

