
IA2V - Chapitre 5.1
C’est amusant de faire le trajet retour en bateau, non plus en tant que touriste, en tant que voyageur. Vous n’avez plus tout votre bardas sur les épaules, vous n’attendez plus des heures dans le hall, ni pour sortir du bateau, non. Vous entrez avec les voitures, votre matériel reste bien en sécurité sur votre moto, et vous allez, léger, profiter des deux heures de navigation avant de vous préparer à ressortir.
Vous ne vous rendiez pas compte que c’est cette manière de voyager qui vous plaît. En tant que motard, vous êtes un élément qu’on ne peut mettre dans aucune case, car vous êtes une "exception". Alors que les touristes, il y en a tant, que les autorités doivent les conduire, les gérer, exercer un contrôle des foules pour que le mouvement soit fluide et respectueux. De votre côté, vous détestez être pris pour un mouton.
En sortant du bateau à Buenos Aires, vous repassez par l’hôtel qui était censé récupérer votre matériel de camping, du moins la partie chaude prévue pour la Patagonie. Davide est heureux de vous revoir, cependant, il vous apprend que le paquet a été retenu en douane. Il faut aller le chercher en personne au dépôt douanier du port.
Elle est bonne, celle-là, vous en venez.
Alors retour sur la moto. Vous retournez au port, malheureusement, le service douanier est fermé. On est un vendredi de fête où les institutions ne travaillent pas. Vous discutez avec un marin perdu sur le quai, il vous apprend que lundi aussi, ce sera fermé. Il faut revenir mardi, peut-être mercredi.
C’est vendredi.
Vous n’en pouvez plus de ce pays qui passe plus de temps à avoir congé qu’à travailler. On vous avait prévenu que l’Argentine est l’un des pays qui possède le plus de jours fériés par an, et vous en êtes visiblement la victime aujourd’hui. Passer un mois à Buenos Aires, puis un mois à Montevideo, et ne pas utiliser ce temps pour prendre votre paquet, et apprendre seulement maintenant que vous devrez passer encore une semaine à Buenos Aires avant que le voyage ne commence vraiment vous rend nerveux. Vous n’en pouvez plus d’attendre.
Vous quittez le port, coléreux. Cela se voit dans votre manière de piloter. Vous vous rendez dans un petit hôtel en ville qui propose des chambres à dix dollars. Le réceptionniste est sympa, ambiance reggae et vive la vie. Vous partagez une bière, il vous aide à reprendre votre abonnement prépayé avec votre téléphone afin de vous reconnecter au réseau et il vous amène à votre cellule. Oui, une chambre de huit mètres carrés avec un lit cassé au milieu. La porte se ferme avec une chaîne et un cadenas, il y a une fenêtre cassée sur le côté, les toilettes sont à l’étage, elles sont sales et la douche se trouve sur la lunette des toilettes, ambiance Dakhla au Maroc.
Cela vous convient pour une nuit, mais vous n’allez pas passer une semaine ici, cela est sûr.
Vous prenez la décision de poursuivre votre voyage, vous informerez l’entreprise qui vous a envoyé ce dernier de le récupérer et de vous l’envoyer ailleurs. Vous allez devenir fou si vous ne partez pas rapidement sur la route, de plus vous devez être le 20 décembre à Santiago et le rythme est déjà soutenu, sans y ajouter une semaine dans la capitale argentine.
Durant le trajet en bateau, vous avez découvert sur le groupe WhatsApp des motards en train de faire la Panaméricaine qu’un Français vient d’arriver à Buenos Aires. Il cherche de la compagnie. Vous lui proposez de le retrouver pour manger.
Vous sécurisez Lily dans un parking en face de l’hôtel avant de partir à pied, en direction du restaurant. Vous parcourez une cinquantaine de mètres, vous croisez un de ces pauvres mendiants qui tapissent la ville. Vous croisez son regard. Il vous jette un regard discret, cela dit, suffisamment appuyé pour déceler une sorte d’inquiétude.
De votre côté, vous prenez cela pour un lien qui vous unirait. Peut-être que vous vous connaissez. Vous avez passé un bon mois ici, pas dans cet hôtel, mais vous avez arpenté les rues, discuté avec pas mal de gens, y compris ces pauvres, peut-être vous a-t-il reconnu ?
Vous tendez les bras, accueillant. Vous lui dites en espagnol :
— Salut, comment vas-tu ?
Il prend un air terrifié que, par un effort, il casse d’un sourire. Il parle vite. Vous ne comprenez pas tout, sauf le sens général qui ne vous échappe pas :
— Salut, je venais à ton hôtel, je te cherchais, je suis content de t’avoir trouvé.
Mais… comment sait-il dans quel hôtel vous êtes ? Qui est ce monsieur ?
Il cherche quelque chose dans la poche poitrine de son blouson, il en sort… Ce n’est pas possible…
Vous rêvez !
Il en sort votre passeport. Vous reconnaissez immédiatement le pourpre avec "Italia" écrit en doré dessus.
Vous le regardez, il vous regarde, il vous tend le document que vous saisissez. Vous êtes tellement sidéré que vous pensez que c’est le passeport de quelqu’un d’autre, alors vous le parcourez. Vous y voyez bien votre photo, votre nom, les sceaux douaniers déjà apposés.
Vous le regardez, il vous regarde.
Il dit :
— Tu étais au feu, sur ta moto, et le document est tombé par terre. Je l’ai ramassé, je venais te le rendre à ton hôtel.
Il n’y a rien qui va dans cette phrase, mais vous n’allez quand même pas l’engueuler.
En effet, lorsque vous passez les douanes, vous prenez tous vos documents dans une pochette qui s’accroche facilement sur la sacoche réservoir de votre moto, mais il faut bien fermer la pochette, en repliant plusieurs fois le bord ouvert afin de garantir qu’aucune pièce ne puisse en sortir.
Vous remerciez chaleureusement ce monsieur. Vous lui donnez l’équivalent de 10 USD pour le remercier. C’est tout ce que vous possédez en cash, puis vous retournez à l’hôtel en courant.
Vous devez absolument vérifier que les autres documents ne se sont pas échappés. Vous êtes rapidement rassuré. Seul le passeport s’était fait la malle.
Vous retrouvez Virgile avec sa dame dans un restaurant typique. Vous partagez un repas simple. Vous vous promettez de vous revoir. Vous êtes sur la descente vers Ushuaïa alors que lui remonte. Il a un logement en Colombie. Vous assurez que vous passerez le voir dans quelques mois.
Après une nuit dans cette chambre qui vous a remis dans l’état d’esprit du voyage, vous prenez la route, tôt le matin, afin d’aller découvrir la pampa argentine.

