
I2V Chapitre 6.2
- Marcel, auparavant ! -
Marcel regarde la neige.
C’est la première fois qu’il en voit autant.
C’est beau. Cela donne à la nature une sorte de manteau immaculé. Chez lui, en Guinée, il y a la forêt vierge, mais il semble bien qu’à Anzère, ce soit la montagne qui le soit, au gré des saisons.
Marcel est sur la place du village. Il regarde les gens agir, comme dans un ballet. Il y a beaucoup de familles, des pères avec leurs enfants, venus s’essayer à chausser des skis pour la première fois. Sur le côté, il y a un tapis roulant qui amène les skieurs au sommet de la piste, une centaine de mètres plus haut. Marcel rêverait d’essayer ce sport. Cela a l’air dangereux, il en frissonne intérieurement. Sur le côté, il y a une patinoire. Les gens chaussent des bottes étranges, avec une lame de métal collée à la semelle pour pouvoir tenir debout sur la glace. Cela semble difficile. Les gens chutent souvent, ou avancent comme déséquilibrés, les bras en avant, comme pour se stabiliser.
Sur la place elle-même, il y a quelques maisonnettes en bois qui vendent des boissons ou de la nourriture à manger debout, sur place. Mais ce qui passionne Marcel, c’est ce tapis roulant de montagne.
Marcel reste sur le côté, à observer comment les clients font pour grimper sur le tapis.
Cela fait presque une heure qu’il observe, et il décide de se lancer. Il tombe sur le tapis, sur le ventre, mais le rouleau l’emporte vers le haut. Il reste dans cette position. Il a l’impression de voler, de faire du rase-mottes.
Arrivé au sommet, le tapis l’éjecte vers l’avant, la tête la première dans un tas de neige.
— Ce n’est pas un jouet, mon garçon, lui lance une jeune femme qui sort du tapis après lui.
Il se remet debout. Il s’époussette un peu, mais la neige colle à ses pantalons.
Il entend d’autres gens parler de son accoutrement, du fait que personne ne s’occupe de lui, qu’il a l’air perdu et que c’est étonnant d’avoir un Noir à Anzère.
Mais il s’en fiche, il se jette sur la piste sur le dos, pour glisser en bas. Il rit, mais la neige colle trop et il a du mal à avancer.
Il se relève, se jette plus fort sur la piste, mais l’effet est le même, il a du mal à glisser.
Sur le côté de la piste, il y a une sorte de place de jeux pour enfants, avec des toboggans et des carrousels mécaniques. Un garçon se moque de lui en criant :
— Aucune chance que tu y parviennes, il faut prendre un sac-poubelle la prochaine fois.
Marcel ne comprend pas la blague. Il s’approche. Ils sont plusieurs garçons de son âge à jouer dans la neige. Ils ont le bonnet mal posé sur la tête, les mains remplies de neige.
— Salut, je m’appelle Cyprien, tu veux faire partie de la bataille ?
Le jeune homme lui apprend les règles simples de ce jeu. Il y a deux camps. Chaque camp construit en dix minutes le mur de neige le plus solide possible. Ensuite, chaque camp se cache derrière son mur et tente de détruire le mur adverse à l’aide de boules de neige.
Marcel est d’abord timide, il n’ose pas trop s’investir, de peur de ne pas respecter les us et coutumes d’ici, mais il se prend rapidement au jeu et joue avec les autres comme s’il était né ici. C’est un jeu amusant.
Ils y passent l’après-midi. Il y rencontre Elliot, Sébastien, Jonas et, bien entendu, Cyprien, avec qui le courant passe bien. Il apprendra plus tard que c’est le fils de l’avocate.
Après la bataille, alors que le soleil se couche déjà, les jeunes gens vont prendre un peu de vin chaud à la cahute en bois. Cyprien a dans sa poche, enroulé dans du papier d’aluminium, un morceau de fromage qu’il partage avec Marcel.
Ils parlent longuement de jeux vidéo, de jeux de société et d’informatique.
— Tu n’as pas Insta, lui demande, surpris, Cyprien ?
— Non, je n’ai pas de réseaux sociaux, je n’aime pas ça, j’ai seulement WhatsApp pour parler avec ma famille en Guinée.
— Tu as raison, ça ne sert à rien, ces réseaux sociaux, à part foutre le mouron. Moi, j’essaie d’arrêter. Je me connecte seulement une fois tous les deux jours avant d’aller me coucher. Sinon, je me connais, je vais scroller toute la nuit et ensuite regretter.
Il se couche sur le dos.
— Il est bon, ce vin chaud, hein ? Tu sais, avant, je passais trop de temps sur les écrans. Moi, je préfère jouer, vivre dans la nature, m’amuser à l’air frais, c’est ça mon kiffe.
— Oui, répond Marcel, je suis d’accord avec toi, même si de mon côté, je n’ai pas vraiment le choix !
— Ah bon, demande Cyprien ? Pourquoi tu dis ça ?
— Mais parce que je suis Noir, dit Marcel en avalant le "R".
Les deux jeunes garçons éclatent de rire.
Au fil de ce début de soirée, les autres garçons s’en vont, un après l’autre. Cyprien et Marcel regardent le ciel se noircir avant que les étoiles n’éclairent la nuit.
— En Guinée, tu vois les mêmes étoiles ?
— Oui, je crois, on est du même côté de l’équateur.
— Donc la nuit, on voit les mêmes étoiles ? C’est trop cool, ça…
— Oui, c’est trop cool.
— Tu vois, on est tous pareils, on regarde tous le même ciel la nuit. Alors que les Australiens, eux, de l’autre côté, ils regardent un ciel différent.
— Oui, lâche Marcel, tu as raison, mais quelle importance ?
Cyprien se relève et regarde Marcel droit dans les yeux.
— Ben, je dis juste que je vois plus de points communs entre moi, le Blanc, et toi, le Noir, qu’entre un Australien et un Écossais.
Il éclate de rire.
— Tu devrais venir faire des jeux de société chez moi un de ces quatre, je suis sûr que tu adorerais.
Marcel sourit, il est heureux.
— Oui, avec grand plaisir.
— Mon père crée des jeux de société, tu vas voir, il y en a de trop cool.
Cyprien serre la main de Marcel avant de s’en aller. Son dernier bus l’emmène en plaine. Ils décident de se revoir la semaine suivante, le mercredi après-midi.
Marcel reste un moment sur la place, à regarder les étoiles, avant de prendre lui aussi le chemin de chez lui, enfin, sur le carton derrière l’hôtel-restaurant d’Anzère qu’il squatte depuis sa fermeture. Son bout de carton l’attend.
Il en profite pour envoyer un message sur Telegram.
Le mercredi suivant, comme prévu, Marcel descend en plaine.
Il aime bien l’air de la montagne, mais il fait froid et il y a trop de neige à son goût.

