IA2V Chapitre 15.2
- Marcel, auparavant ! -
Le plus dur n’a pas été de tourner les scènes, mais de savoir comment, techniquement, les publier. Marcel avait été, dès son arrivée à Yverdon, zonait dans les bâtiments sociaux offerts par la ville. Il y avait rencontré différentes personnes, surtout Gilberte, une femme d’une soixantaine d’années qui avait pris Marcel sous son aile. Gilberte, c’était exactement la bourgeoise bohème autorisée par les libertés européennes. Elle n’avait jamais vraiment rien fait de sa vie et elle respirait l’illogisme inversé.
Elle pense bizarre - tous les artistes pensent bizarre - elle est une artiste.
Elle réfléchit beaucoup - les gens intelligents réfléchissent beaucoup - elle est intelligente.
Elle n’aime pas trop les gens - les autistes n’aiment pas les gens - elle est autiste.
Elle fait du dessin que personne n’aime - Van Gogh n’a jamais été reconnu de son vivant - elle est condamnée au destin de Vincent.
Etc. Etc.
L’avantage de ces personnes bienveillantes qui ont pour but qu’on leur reconnaisse du bon, c’est qu’elles tentent de former des groupes autour de leurs échecs, afin de se sentir moins seules et surtout, de pouvoir contrôler que les autres ne réussissent pas. Car pour ces personnes bienveillantes, il est très très important que leur échec soit dû à un problème de structure, -et que donc personne ne réussira jamais dans ces conditions-, plutôt qu’au fait qu’ils soient simplement mauvais.
Gilberte avait reconnu dans Marcel exactement tout cela : une certaine certitude de l’échec, une cause à défendre, un appui qui n’aura jamais de conséquences, une aide qui la fera se démarquer dans ces cercles sociaux.
Marcel s’était enorgueilli de cette aide. Il avait parlé de théâtre, de cinéma, de la passion qu’il vouait aux documentaires tournés en Guinée. En secret, elle et lui avaient parlé du gâchis français en Guinée et du mal que des personnalités françaises continuaient d’exercer dans son pays.
Gilberte a passé quelques coups de fil, elle a obtenu une interview avec une trentenaire de la région qui se disait “influenceuse”. Elle testait des activités avec ses enfants et disait ce qu’elle en pensait, partant du principe qu’il n’est pas nécessaire de posséder une formation pour avoir le droit de s’exprimer sous forme de “j’aime” / “j’aime pas”. Elle propose de faire une interview de Marcel, qui accepte, forcément.
Il s’empresse de donner les réponses appréciées de bobos. Il s’intéresse surtout à la technique, la caméra utilisée, le montage sur CapCut, le son avec de petits micros DJI. Il suffit de deux téléphones, avec ce qu’il désire faire, cela ne demande pas beaucoup de moyens.
Il profite de cette interview pour beaucoup regarder, énormément apprendre, questionner et flatter, pour obtenir les réponses dont il a besoin.
— Tu crois que je pourrais faire cela, moi ? Une sorte de pièce de théâtre qui parlerait des influenceurs, de leur manière d’interviewer, et ce genre de truc ?
Gilberte le regarde, curieuse.
— Oui, ce serait génial, j’ai justement mon cours d’impro ce soir, tu souhaites venir voir ?
Ainsi son plan s’est dessiné.
Il est accepté par la troupe qui lui montre son savoir-faire. Dans cette troupe, Marcel remarque qu’il n’y a aucune unité, contrairement aux clubs de foot ou aux associations dans lesquelles il était actif en Guinée. Ici, chacun est un individu isolé, avec ses idées, ses ambitions et sa manière de voir les choses.
Par exemple Esteban est un gars qui faisait du théâtre il y a longtemps. Après un divorce compliqué, il utilise cet art pour s’auto-guérir de la dépression, tout en étant très conscient de son incapacité à donner le meilleur de lui-même dans cet état.
Julie est une mère de famille qui n’a jamais perdu le poids de ses deux grossesses. Elle a choisi le théâtre en premier lieu pour apprendre à accepter son corps. Elle ne souhaite par contre pas se montrer : les représentations, ce sera sans elle. D’ailleurs elle accepte de tout jouer… enfin, presque… si elle peut éviter de jouer des scènes dans lesquelles il y a de la viande, celles où il y a de la misogynie et si, à la limite, elle pouvait réadapter les textes en iel pour plus de tolérance, ce serait parfait.
De son côté, Aline est une actrice formidable, du moins, c’est ce qu’elle pense. Car elle a vite remarqué que dans le théâtre, et en particulier dans l’improvisation, ce qu’il y a de bien, c’est qu’il n’y a pas de résultats, comme au sport. Pas besoin de mettre des buts ou des paniers, non, il suffit juste d’avoir un peu de goût. Et si tu souhaites être quelqu’un de très fort en théâtre, il suffit… de le dire.
Si tu dis : “moi je suis très forte”, alors c’est que “tu es très forte”.
Et si quelqu’un te dit : “je ne crois pas”.
Tu peux lui répondre au choix :
— Tu n’y connais rien !
— Chacun ses goûts !
Ou
- Tu t’es vu, toi ?
Marcel regarde, inspecte et analyse chaque personne durant les deux heures que va durer l’entraînement. Il se fera, dans sa tête, une sorte de petite carte bristol de chacun des acteurs. Une étude de la psychologie des personnages. Car il va avoir besoin d’eux très bientôt.
À la fin de la séance, ils se réunissent pour boire un verre dans l’arrière-salle du café du coin. Gilberte présente Marcel. Elle lui mâche le début du travail en expliquant que Marcel souhaiterait mettre en scène une pièce de théâtre sur les influenceurs et leur manière de faire.
— Oui, j’ai une idée de pièce qui se déroulerait autant sur scène que sur grand écran. J’aurais besoin d’acteurs prêts à jouer dans des mini-courts métrages, comme s’ils étaient interviewés, et puis une fois les minis films tournés, on pourrait poursuivre sur scène en passant du film à la scène, la scène expliquant par son jeu, sa mise en scène, une voie détournée de ce qui a été filmé, comme pour exécuter un twist à chaque couplet de ce chant de l’influence.
Les intellectuels aiment quand on leur parle avec plein de mots. Marcel n’est pas très sûr de ce qu’il vient de dire. Visiblement, cela a enchanté tout le monde.
Après cette soirée, tout est allé très vite, Marcel a reçu de son mentor une liste de personnes avec des indications de jeu et Marcel a fait le reste. Il a tourné les images, il a réservé une page YouTube, il a commencé à faire la promotion de sa chaîne. Il a laissé faire l’intelligence artificielle qui a tout géré pour lui.
Marcel a proposé des shorts :
Des micro-épisodes.
Hook immédiat
“Il me payait pour entrer chez les locataires.”
Silence très court
Suite
“Et moi je pensais que c’était légal.”
Fin
“C’était l’interview de Marcel, ancien employé.”
FIN.
20 à 35 secondes.
Tous les jours, trois fois par jour.
Pour l’interview, il a choisi un interviewer mystère qu’on voit dans le flou, dans l’ombre, une silhouette diffuse mais vivante.
Il a appelé sa chaîne : “Le contraste Suisse”.
Il a titré ses épisodes :
“Il payait ses employés pour voler”
“La banque ne reverra probablement jamais son argent”
“Pourquoi cette directrice a fini par fuir”
“Les murs construits pour faire pression sur les locataires”
“Comment toute une ville a fermé les yeux”
Et chaque vidéo était accompagnée de ce slogan : “Dans chaque ville, il existe des histoires que tout le monde connaît… mais que personne ne raconte.”
Un slogan qui va être très vite repris par des tiktokeurs, la presse locale, régionale et de mini-docs sur internet. Marcel passera la barre des dix-mille abonnés en semaine cinq, l’information serait alors largement diffusée.
Jicé allait pleurer très fort, car sans qu’il ne soit nommé réellement, tout le monde savait que c’était de lui dont il s’agissait.
Marcel est assis devant l’ordinateur. Il vient d’éteindre son VPN. Il a contrôlé les statistiques de sa chaîne YouTube, quel kiffe !


